« Elle ne tourne pas la 123 ? »
Le sourcil froncé, la lippe amollie, Michel marmonne entre ses dents.
Sur le coup, il ne sait pas s’il est plus surpris qu’agacé. Son index glisse sous sa casquette pour grattouiller son cuir chevelu pendant qu’il cherche alentours, sinon une réponse à sa question, au moins un soutien. À force de pivoter sa tête d’un côté sur l’autre, il finit par accrocher un regard.
– Pourquoi elle ne tourne pas ? répète-t-il.
L’interpellé hausse les épaules avant de se remettre à sa tâche.
Michel réprime un juron et, d’un pas vif, s’approche de la 123.
– Elle ne tourne pas ta machine ?
Adossée contre le capot, Louise se roule une cigarette.
– Elle est en panne ? insiste Michel.
Louise ne répond pas plus qu’elle ne lève les yeux.
– Ce n’est pas la pause, dis donc.
Insensible à la sévérité du ton, Louise poursuit sa besogne sous l’œil sombre de Michel.
Lorsqu’elle a terminé, lorsqu’elle a passé sa langue sur le papier gommé et attrapé du bout des ongles les brins de tabac qui dépassent, elle pose la cigarette au sol et, posément, se met à en rouler une autre.
– Tu te fous de moi ? s’emporte Michel.
Des têtes se dressent. Les coups d’œil fusent, furtifs, inquiets parfois. Les plus téméraires s’attardent un peu.
– Tu vas voir ! bougonne le contremaître avant de tourner les talons pour remonter l’allée centrale.
– Et toi, crie-t-il en passant près de la 124, elle ne tourne pas non plus ta bécane ?
Écartant les bras en signe d’impuissance, l’opérateur désigne le chariot sur lequel lui sont apporté les pièces à façonner : il est vide.
Michel grimpe les escaliers quatre à quatre jusqu’à la porte d’un bureau vitrée contre laquelle il frappe nerveusement.
– Entrez !
La voix est forte, le timbre sec.
– Excusez-moi monsieur Poirot, mais il y a un souci à la 123.
Le superviseur d’exploitation reste stoïque.
– La conductrice, continue Michel, elle ne travaille plus.
Poirot fixe Michel qui se dandine.
– Elle ne travaille plus ? dit-il enfin.
– Non, monsieur. Elle a arrêté sa machine.
– Elle a arrêté sa machine ?
– Oui, monsieur. Elle roule des cigarettes.
– Elle roule des cigarettes ?
L’échange pourrait continuer un petit moment sur le même mode. L’irruption soudaine d’un homme en complet gris vient y mettre un brusque terme.
– Quel est le problème dans l’atelier ?
Poirot se lève précipitamment.
– La 123 est arrêtée, Monsieur le directeur.
Monsieur le directeur demande si la machine est en panne et, sans attendre la réponse de Poirot, lui conseille de faire le nécessaire. Un conseil proche d’un ordre qui ressemble presque à une menace.
L’assimilé cadre de niveau 3 bredouille quelques mots incompréhensibles et sort, toisant au passage le contremaître qui lui emboîte le pas.
Autour de la 123, des ouvriers désœuvrés ont formé une petite troupe curieuse d’où monte un brouhaha encore timide. Louise, quant à elle, n’a pas bougé d’un pouce.
– Qu’est-ce qu’elle a votre machine ? grogne Poirot.
Louise en est à sa quinzième cigarette. Elle en roule sans s’arrêter. À la chaine. Ensuite, elle les aligne, les unes à côté des autres.
L’explication que Poirot attend ne vient pas.
– Vous savez combien on perd là ? aboie-t-il.
Manifestement, Louise, l’ignore. Ou s’en moque. En tout cas, elle ne répond pas.
La figure de Poirot est excessivement rouge quand il la tourne vers Michel.
– Qu’est-ce que vous attendez pour la remplacer ?
La remplacer pourquoi pas, mais par qui ?
– À quoi tu joues ? marmonne Michel.
Quand Louise entreprend de rouler sa vingtième cigarette, il ne sait plus quoi dire, ni quoi faire. Il sent le souffle de Poirot sur sa nuque et tout ce qu’il voudrait, à présent, c’est aller prendre l’air.
Heureusement, Monsieur le directeur entre en scène.
Il sonde les ouvriers, dévisage le contremaître, fusille le superviseur d’exploitation.
– Vous pouvez m’expliquer ? demande-t-il à Louise.
Louise, évidemment, ne répond pas.
– C’est une grève ?
Face au silence obstiné, il se tourne vers Poirot, vers Michel, vers les autres, mais personne ne dit quoi que ce soit, puisque personne ne sait.
– Écoutez mademoiselle, chuchote le directeur à l’oreille de Louise, si c’est une augmentation que vous voulez, on peut s’arranger. Mais pour l’instant, il faut remettre votre machine en route. D’accord ?
Louise ne répond pas. Le directeur l’épie un temps, espérant certainement une réaction, quelle qu’elle soit. Mais non. Rien. Seulement le roulement méthodique du bourrelet de tabac.
Alors il explose : « Je vais vous sortir à coups de pompes dans le cul, moi ! »
Comme on s’écarte pour le laisser passer, Dany en profite pour s’avancer à son tour.
– Tu sais Louise, ce que tu fais c’est bien, mais ils vont te casser.
Louise tire une feuille de papier pour rouler sa trentième cigarette.
– Et puis surtout, continue le représentant syndical, si tu veux faire un coup, faut venir nous voir. Tu comprends ?
Louise ne répond pas. Dany cherche, sans conviction, une aide dans la foule où il préfère finalement retourner se perdre.
Toutes les machines sont désormais à l’arrêt, tous les employés groupés autour de la 123 et tous les yeux fixés sur les doigts de Louise. Le soleil passe par les fenêtres entrebâillées.
Lorsque le service d’ordre débarque, la quarante-sixième cigarette est en cours. Les vigiles commencent par élargir le cercle, au cas où. Après quoi leur chef s’approche.
– Écoute, tu vas gentiment quitter les lieux.
Louise ne répond pas.
– Tu veux jouer à ça ?!
D’une pichenette, il fait voler la cigarette et recule d’un pas, prêt à parer la riposte.
Louise tire une autre feuille de papier. Le responsable du service d’ordre esquisse un geste qui s’interrompt de lui-même avant que sa main ne retombe le long de son corps.
– Allez, dit-il à ses hommes, virez-la-moi !
Les agents se sont plus ou moins mêlés à leurs collègues. Pas tellement par solidarité. Juste pour observer les mouvements de Louise. Pas un ne réagit. Le chef s’apprête à vociférer mais, quand il entrouvre ses lèvres sèches, aucun son ne sort. Seul s’entend le crissement du tabac qui roule entre les pouces et les index. Comme le chant d’une cigale que tout le monde écoute avec attention.
Un mois plus tard, la 123 n’est toujours pas en marche.
À sa gauche, des centaines de cigarettes roulées forment un tas d’un mètre de haut.
Louise est allongée dans l’herbe. Un nuage en forme de mouton, lentement, traverse le ciel à la suite d’un autre, sans forme particulière. En forme de nuage.
Plus loin, des ouvriers font griller des saucisses pendant que leurs enfants jouent au ballon entre les camions. D’autres sont partis en vacances, ont visité la Normandie, en famille, l’Italie, le Pérou. À Dakar, l’un d’eux a croisé Jocelyn Poirot.
Plus loin encore, assis sur la terrasse de son pavillon, Dany essaie de terminer un puzzle reproduisant un tableau fameux d’Eugène Delacroix découpé en 1500 pièces dont 1452 restent à poser.
Près d’un étang, celui que l’on persiste à appeler Monsieur le directeur, moins par ironie que par habitude, tente, mollement, d’attraper des grenouilles avec un bout de chiffon rouge attaché au brin de ficelle qu’il a trouvé par hasard sur le chemin.
Michel aborde Louise, les mains dans les poches.
– Dis donc, dit-il, le bateau que je retape à la maison, il a une pièce cassée.
Louise prend le morceau de métal que Michel lui tend, l’examine quelques secondes, se lève, entre dans l’atelier. Michel la suit en lui parlant de la couleur de la coque, et de Suzanne qui préfèrerait un bleu turquoise mais, lui, il aime bien le vert olive, en même temps, vert et bleu, pourquoi pas ?
Louise pose la pièce dans un panier à côté de la 123.
– Je te ferai ça demain, dit-elle, nous avons une commande d’inox embouti à passer.
Michel la remercie, lui promet qu’elle sera la première à faire un tour de bateau, dès qu’il sera capable de naviguer. Louise répond qu’en attendant elle va essayer d’apprendre à nager.
Michel attrape une cigarette au sommet de la pyramide.
– Tu ne fumes toujours pas ? dit-il en rangeant son briquet.
Louise retourne s’étendre.
Le temps passe.
Au loin s’en vont les nuages.
La version originale de ce texte est parue dans le N°1 de Panopticon le premier semestre 2004
La version définitive a été rédigée en juin 2022 à l’occasion du concours Nouvelles du travail organisé par l’ARACT Occitanie et la librairie Sauramps