Un jour au cirque, Maxime a vu un funambule s’aplatir comme une crêpe au beau milieu de la piste à la suite de l’abandon aussi inopiné qu’involontaire du câble sur lequel il évoluait jusque-là à trois mètres d’altitude. Quelques décennies plus tard, il se souvient encore du faciès du pauvre bougre au moment précis où, après avoir tenté désespérément de rétablir un équilibre de plus en plus précaire, il avait pris conscience de l’inévitable imminence de sa chute. Subitement, sa lèvre inférieure s’était mise à trembler, les traits de son visage à fondre, tandis que dans ses yeux, considérablement écarquillés, une lueur fugace mêlait l’effroi à la résignation. Plus que tout autre signe de panique impuissante, ce regard avait plongé le jeune Maxime dans un trouble qui cintra bientôt sa bouche en un rictus moqueur dont il n’était pas parvenu à maîtriser l’élargissement. L’acrobate eut-il le temps d’apercevoir ce sourire avant de basculer dans le vide ? Rien n’est moins sûr, mais Maxime en conçut à suivre un certain malaise qui depuis le gagne à l’identique quand il se remémore la scène.
Ce qui ne lui arrive pas tous les jours, non plus.
Rarement, en fait.
S’il s’en est souvenu aujourd’hui, c’est que l’homme en sueur assis de l’autre côté de son bureau a eu soudain la même expression. Le même regard. Un similaire écarquillement. Un semblable désarroi.
Pousser la porte d’un commissariat, il faut le reconnaître, ne met personne très à l’aise. Surtout si la démarche n’est pas volontaire. C’est normal. À tout le moins compréhensible. Le type en nage ne fait sans doute pas exception à la règle. Maxime ne dirait pas qu’il était, à son arrivée, franchement mal à l’aise. Dans l’expectative plutôt. Affectant une posture intriguée rehaussée d’une pointe d’inquiétude que l’officier de police attribua à l’ignorance dans laquelle il se trouvait du motif de sa convocation.
D’emblée, cependant, Maxime s’était dit que l’entrevue serait brève. Des suspects, il en avait interrogé pléthore et plus souvent qu’à son tour. Au premier coup d’œil, il avait saisi, qu’il n’était pas, celui-là, de la catégorie des louches, des douteux, des torves, des ambigus. Il n’en avait ni la mine, ni l’allure.
Les premières questions furent ainsi basiques. Identité, profession, adresse, ce genre de choses. Emploi du temps, évidemment. Celui de la veille. Et juste après : « Connaissez-vous mademoiselle Plumette ? Éléonore Plumette. »
« Je devrais ? »
Dans la contre-question, Maxime ne perçut pas de malice, encore moins d’arrogance.
Il n’y en avait pas. Louis voulait réellement savoir s’il pouvait avoir une raison de la connaître, mademoiselle Plumette. Une raison qu’il ignorerait peut-être lui-même. À moins qu’il ne la connaisse sans savoir son nom ?
Le policier dit que ce n’était pas impossible, « puisque vous habitez le même quartier qu’elle ».
Un « Ah » laconique sortit de la bouche de Louis, en lieu et place du « Et alors ? » qui lui était spontanément venu à l’esprit sans qu’il ose le formuler.
Dans la foulée, Maxime lui précisa qu’« elle logeait rue des Roses. Au 7. Ce n’est pas loin de chez vous, ça, la rue des Roses ? » Il attendit la confirmation de cette information déjà vérifiée. En vain.
Louis marmonna : « Logeait ? », en fronçant les sourcils.
Maxime l’observa une seconde avant d’annoncer qu’Éléonore Plumette était morte, qu’ils avaient découvert son cadavre ce matin. Il marqua un temps d’arrêt et ajouta que tout portait à croire qu’elle avait été assassinée. Un nouveau temps d’arrêt. « Violée et assassinée. » Encore un, plus long, et, d’une voix blanche : « Dans cet ordre-là. »
La raison de sa présence dans ce bureau, Louis commençait à la mieux discerner. Ou du moins, à fortement la soupçonner. Des films policiers, des séries, il en avait regardé. Il pensa qu’on espérait de lui qu’il put avoir des indices à apporter. En tant que voisin de la défunte. Quelque chose qu’il aurait vu. Ou entendu. Que c’était pour ça qu’il était là. Juste pour ça. Il n’avait pas à s’inquiéter. Pas à suer à grosses gouttes. Est-ce que ça se voyait qu’il transpirait ? Plus qu’il n’aurait fallu ? Il devait dire quelque chose, maintenant. Alors il dit : « Chez elle ? »
Maxime s’est reculé sur son siège, jusqu’à ce que ses omoplates se collent au dossier dont l’articulation émit un grincement plaintif. D’une main, il s’est massé la tempe en continuant à fixer Louis. De l’autre il a tapoté le bloc posé devant lui avec la pointe de son stylo bille. Il a dit « Non », qu’elle n’était pas à son domicile, qu’ils ont trouvé son corps entre deux bennes à ordures. Le pantalon sur les chevilles. La culotte arrachée. La joue contre le sol, au milieu des détritus qui jonchaient l’impasse. L’impasse de la Cabane. Il a demandé à Louis s’il voyait où elle se trouvait.
Louis est resté muet.
Ses yeux se sont agrandis et, au fond, Maxime l’a vu, le désarroi du funambule. Le même. Il l’a reconnu instantanément. Il a failli laisser échapper un « Tiens ? » mais Louis a balbutié.
Bafouillé qu’il y était.
« La cabane », il a murmuré qu’il y était.
Le lieutenant n’a pas compris.
Quand il a reçu Iris, la compagne de Louis, c’est ce qu’il lui a dit, qu’il n’avait pas compris.
Iris non plus.
Au départ, elle n’avait pas compris ce que lui racontait ce type qui l’avait appelé pour la prévenir que son petit ami était au commissariat et qu’elle devait à son tour s’y présenter. Elle avait demandé pourquoi mais bien sûr, ils ne te disent jamais rien au téléphone. Alors, elle était venue, le plus vite possible, inquiète pour Louis, de ce qui avait pu lui arriver. Et quand elle fut assise dans le bureau, quand le flic commença à lui expliquer la situation, elle ne comprenait toujours pas. Elle a répondu aux questions, calmement, et entre chacune, elle essayait de savoir où était Louis, s’il allait bien. Le flic ne lâchait rien. Pas agressif ni mal aimable, mais elle voyait bien qu’il voulait recueillir le plus d’informations possibles avant de lui en céder une. Elle essaya de lire entre les lignes, de grappiller des indices, de deviner les mots coincés entre ceux qui sont dits. C’était pire. Risquer d’entendre ce qui n’est pas vraiment dit, c’est toujours pire.
Donc, elle s’est emportée.
Elle a tonné qu’elle ne comprenait pas un mot de ce qui lui était dit mais qu’elle exigeait de voir son compagnon.
Maxime est resté calme. Il l’a considéré une seconde avant d’admettre que lui non plus ne comprenait pas. Parce que le Louis en question avait commencé par lui affirmer qu’il était au restaurant et, d’un seul coup, il était dans l’impasse.
« Quoi ? »
Iris émit un « quoi » déconcerté. Puis, sur le même ton, quasiment : « Quelle impasse ? »
Le flic s’approcha, les deux coudes plantés sur le bureau, les doigts croisés sous le menton et ses yeux fixés dans les siens.
« L’impasse de la Cabane. Dans laquelle Éléonore Plumette a été tuée. »
Comme une claque.
« Après avoir été violée. »
Une paire de claque.
« C’est qui ça, Éléonore Plumette ? » aurait pu dire Iris. Elle y a pensé. Mais son esprit est resté bloqué sur cette histoire de restaurant. Et d’impasse.
Le restaurant, elle confirma qu’ils y étaient, tous les deux. Ensemble. Elle donna son nom même, précisa les plats qu’ils avaient mangé, des détails qui prouvaient qu’ils y étaient.
Le lieutenant lui demanda si Louis s’était absenté, pendant le repas.
Elle réfléchit, hésita. Il était allé aux toilettes à un moment. Cinq minutes. Pas plus.
Mentalement, elle calcula le temps qu’il faudrait pour rejoindre la ruelle depuis le restaurant. Sortir par la porte de service, remonter le long du canal, courir jusqu’à l’impasse, agresser la fille, refaire le chemin en sens inverse et reprendre sa place à table. Impossible. Il n’aurait pas la force de faire ça, Louis. Il n’aurait pas…
Iris rougit.
Elle dit à Maxime que c’était impossible, que s’il croyait que Louis pouvait avoir fait un truc pareil, il se trompait, complètement. Il en était incapable. Elle ne dit pas : incapable physiquement, seulement : « incapable ». Elle le connaissait bien, il n’était pas comme ça.
« Comment ? » releva Maxime.
Iris précisa : « Violent. »
Non, certainement pas. Au contraire. Elle ne pouvait pas imaginer qu’il soit capable de faire ça. Elle le connaît.
Même s’il est un peu renfermé, elle le connait.
Pas renfermé. Discret.
C’est ce qu’elle avait aimé, quand ils s’étaient rencontrés, sa discrétion. Ça la changeait de ses précédents petits amis, tous plus balourds les uns que les autres, avec un avis sur tout et ne manquant jamais une occasion de le faire savoir. Souvent, elle s’était dit : « Mieux vaut entendre ça que d’être sourd » mais plus souvent encore elle aurait préféré l’être, sourde. Alors quand elle a rencontré Louis, ça l’a changée. Fréquenter pour une fois un garçon discret, attentif, délicat. Un peu timide. Un peu secret. Parfois, elle le trouvait distant. Presque introverti. Il lui arrivait d’avoir du mal à savoir ce qu’il pensait vraiment, ce qu’il ressentait. Mais elle le connaît. Suffisamment pour savoir qu’il ne pourrait pas faire un truc pareil.
Le policier affirme qu’il veut bien la croire mais dans ce cas « pourquoi a-t-il avoué qu’il était dans l’impasse ? »
Comme Iris ne sait pas répondre, Maxime propose de le faire venir, Louis, pour qu’elle essaie de lui tirer les vers du nez.
Il décroche son téléphone, ordonne.
La porte s’ouvre.
Louis entre.
Quand il voit Iris, il lui sourit, maladroitement, s’assoie à côté d’elle, sans la regarder.
Les questions du lieutenant, il les connait déjà. Celles d’Iris, il les devine.
Pendant qu’il attendait dans la pièce à côté, il avait eu le temps de penser à tout ça.
Le corps de la fille, son visage plaqué, son pantalon sur les chevilles et ses jambes écartées.
Il s’était dit que c’était inévitable.
Que ça devait bien finir par arriver.
Depuis le temps…
Des années comme ça, en équilibre, à essayer de ne pas tomber. À tituber sur une corde molle, sans savoir où elle est accrochée. Ni d’un côté ni de l’autre. Le pantalon baissé, les cuisses ouvertes, des années à essayer de ne pas y penser. Chasser les images sordides, tenter d’échapper à la saleté, à la honte. Si les gens savaient ce qu’il a dans la tête… Quelle honte. Pour ses parents, pour sa mère. Et quelle peine. Il ne voulait pas lui en faire de la peine, à sa mère. À cause de ses bêtises. Son oncle lui disait ça, quand il n’était pas sage : « Tu ne veux pas faire de peine à ta mère ? » Si elle savait ça, quelle peine elle aurait. Si elle savait les images qu’il a dans la tête. Des années et des années à tenter de retenir tout ça. Les jambes écartées, les mains autour du coup, la culotte baissée. Ne rien dire, ça ferait trop de peine. Tout retenir. Tout au fond. Bien enfoui. Mais là, quand le policier lui a parlé de l’impasse de la Cabane, ça a surgit de nulle part, ça a débordé. Il n’a pas pu le retenir, le flot des images. C’est sorti. « Oui » a-t-il dit, tout bas, presque pour lui, « la cabane, oui, j’y étais ».
Il répète, à présent. Le lieutenant lui pose pour la millième fois la même question.
Il répète qu’il y était.
Iris voudrait qu’il se taise ou qu’il en dise plus.
Louis voit bien que ça la peine, que ce n’est pas ce qu’elle a envie d’entendre, pas les mots qu’elle attend.
Mais il ne sait dire que ça, qu’il y était.
Maxime masse ses paupières closes avec son pouce et son index.
Iris se prend la tête à deux mains, les paumes pressées sur les oreilles.
Que pourrait-il dire à part ça ?
Il le sait bien, Louis, qu’il y était dans la cabane.
Il le sait.
Dans la cabane du jardin, quand son oncle a abusé de lui.
Alors il appuie sa main contre sa bouche, bien à plat, pour éviter que d’autres mots n’en sortent.