Plus encore que les précédents, au réveil, ce matin-là, Louis XVI se sentit l’âme mélancolique.
C’était un matin doux pourtant. Doux et ensoleillé. Un beau matin de juillet.
Dans les arbres du parc immense, les oiseaux chantaient à tue-tête. Sur les pelouses verdoyantes, les papillons voletaient gaiement, d’une fleur à l’autre, pompant goulument de leurs trompes déroulées le nectar qui s’offrait à foison.
Tout prêtait à sourire. Mais Louis XVI, cependant, était maussade. Tristounet, patraque, barbouillé, peut-être plus que maussade. En tous cas, mélancolique.
Il est vrai que le roi n’était pas connu pour son extrême jovialité. Certains prétendaient qu’il s’ennuyait. Ses fonctions, sa couronne, tout ça, son royaume, ça ne l’intéressait pas du tout, disaient-ils.
De fait, lorsque ses ministres lui proposaient des réformes, il baillait. Discrètement certes, mais fréquemment. Turgot le rasait, Necker l’importunait, De Breteuil l’emmerdait carrément. Quant à la politique extérieure, elle ne l’intéressait pas plus que les affaires de l’Etat. S’il avait signé un traité d’amitié avec Benjamin Franklin et soutenu la lutte des colonies d’Amérique, c’était uniquement pour envoyer se faire pendre ailleurs La Fayette qui lui courait sur le haricot et Rochambeau qui les lui brisait menu menu. Enfin, c’est ce qu’on disait.
Il eut fallu être déficient visuel pour ne pas constater que Louis XVI, bien souvent, faisait triste mine quand il ne tirait pas purement et simplement la gueule.
Avec Marie-Antoinette, c’était pareil : la soupe à la grimace. Les deux époux se parlaient très peu, très rarement, Louis XVI prétendant que l’accent autrichien de sa femme, à couper au couteau, ne lui permettait pas de comprendre le quart du début de la moitié de ce qu’elle pouvait dire et que, de toutes façons, ça ne devait pas casser trois pattes à un canard. Il n’y mettait pas beaucoup du sien. C’était un roi maussade, vraiment. Maussade et taciturne.
Il n’y a guère qu’au milieu de ses serrures et de ses outils qu’il semblait en mesure d’exprimer un soupçon d’enthousiasme. Bien qu’il ne laissât jamais personne pénétrer dans son atelier, d’aucun affirmait avoir surpris, par l’entrebâillement de la porte mal fermée, l’esquisse du début d’un sourire sur la face austère du roi studieusement penché sur son ouvrage. Mais le reste du temps, que dalle. La tronche de six pieds de long.
Et ce matin-là, donc, ce matin de la mi-juillet, Louis XVI faisait la gueule. Encore plus que d’habitude, si c’était possible.
Il faut dire qu’un cauchemar lui avait gâché une bonne partie de sa nuit.
Était-ce la moiteur de ces chaudes nuits d’été ou la lourdeur d’un souper dont il ne parvenait pas à digérer les viandes braisées ? Sans doute un peu des deux. Ça et les soucis divers et variés qui parsèment couramment les journées des monarques avant de les tourmenter du crépuscule à l’aube. Louis XVI faisait fréquemment des rêves pénibles, de ceux qui vous gâtent la sieste ou vous pourrissent le sommeil et vous laissent, bien après l’éveil, une méchante impression de réalité. Comme si vous y étiez encore. Pour de vrai.
Dans le dernier en date, Louis XVI se trouvait au milieu d’un groupe de rouquins, étrangement vêtus de shorts satinés et de chemise sans manches, qui couraient en tous sens sur une vaste pelouse et selon une logique qui échappait totalement à l’entendement royal. Il tournait sa tête à droite, à gauche, désorienté, ne sachant que faire, tandis qu’un type, au loin, se mettait à hurler dans sa direction : « Capet ! Capet ! A toi, Capet ! » tout en poussant devant lui, du bout du pied, une masse vaguement sphérique. Plus le braillard s’approchait, plus Louis XVI discernait dans la forme imprécise, la tête ensanglantée de sa propre femme. Saisi d’effroi, il tentait de fuir mais les lacets de ses souliers à crampons avaient été, à son insu, noués ensemble par l’avant-centre du Bayern de Munich et ce sabotage malveillant l’empêchait de faire un pas supplémentaire. Alors, arrivant à dix mètres de lui, un mouton Shropshire ou Suffolk (à cette distance il lui était difficile de le déterminer avec précision mais une chose était sûre : il avait la tête et les pattes noires comme du charbon de bois) shootait puissamment dans le crâne de la reine en hurlant de plus belle : « La tête, Capet ! La tête ! » Louis XVI ne pouvait éviter le projectile blême et sanglant qui lui arrivait dessus à grande vitesse et percutait son front avec une violence telle qu’il sentait sa propre tête vaciller sur ses bases vertébrales. Elle dodelinait, branlait, vibrait, et finissait par se détacher tout à fait de son corps pour aller rouler dans l’herbe tandis que celle de Marie-Antoinette, s’immobilisant entre ses épaules, venait prendre sa place avec une déconcertante précision. « Buuuuuuuut ! » se mettaient à hurler les moutons multicolores qui faisaient cercle autour de lui en s’envoyant, les uns les autres, de viriles bourrades dans le dos, tandis que Louis XVI découvrait, avec effroi, que sa nouvelle tête n’était pas celle de son épouse mais celle d’un vague cousin germain de Guy Lux.
Rien que d’y repenser, le roi en avait des frissons. Il se frotta le visage à deux mains pour tenter de se défaire de ce pénible souvenir.
« Quel jour sommes-nous ? » demanda-t-il à un valet qui venait d’écarter les rideaux de la chambre. « Le quatorzième jour du mois de juillet, Votre Majesté » répondit le serviteur avant de s’immobiliser dans un coin de la pièce, attendant docilement un ordre éventuel de son maître. Celui-ci resta un long moment sans parler, fixant d’un regard vide la fenêtre ouverte qui faisait face à son lit. Une rumeur grossissante se fit entendre. Comme un mélange imprécis de voix humaines et de cris d’animaux. Lorsque le bourdonnement devint chahut, il se transforma en une cacophonie étrange où se mêlaient, dans des proportions impossibles à déterminer avec précision, des cris de joie, de panique et de colère. « Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? » grogna le roi, subitement tiré de sa torpeur par le vacarme, à présent assourdissant, qui montait du jardin. Et soudain, une lueur tout inattendue se mit à briller dans son œil tandis qu’un début de sourire déformait sa bouche. « Est-ce une révolte ? » continua le roi avec une intonation qui dissimulait mal l’espoir d’une distraction imprévue. Le valet s’approcha de la fenêtre et, après avoir jeté un œil à l’extérieur, se tourna vers son maître : « Il semblerait que ce soit la Reine, votre Majesté, qui revient d’une virée nocturne en compagnie de quelques fêtards visiblement imbibés. » Louis XVI eut une moue de dédain et finit par lâcher un « Ah bin bravo ! » plein de mépris. Il sentait que la journée allait être merdique. Encore une fois merdique. Il se leva, renvoya son valet d’un geste et s’assit à son bureau. Saisissant une plume d’une main, il ouvrit son journal intime de l’autre et commença à écrire : « 14 juillet 1788 – Encore une journée merdique en perspective. »
La version originale de ce texte est parue dans le numéro 3 de Panopticon le premier semestre 2005