À quiconque prédisant une si soudaine étreinte de l‘inconnue voisine, Georges aurait certainement pouffé au groin. Non qu’une telle perspective lui eût déplu, tant la solitaire attablée lui avait paru, dès le premier coup d’œil, accorte. Mais Martha risquait elle-même à tout moment de rappliquer à la terrasse de ce café où elle lui avait donné rendez-vous dans le but, avait-elle précisé, de lui annoncer une nouvelle d’importance — probablement une réponse à la demande en mariage que Georges lui avait adressée peu auparavant sans que Martha, par trop émue sans doute, ne la puisse illico accepter. Être surpris en train de courtiser ou, a fortiori, peloter une tierce personne aurait pu s’avérer, dans ce contexte, à tout le moins contreproductif. Georges s’était donc contenté d’un examen distant dont la discrétion mollit quand son regard s’envasa dans les reliefs thoraciques de l’observée. Fixer le buste d’une personne qui ne vous a rien demandé, cela ne se fait pas. Promptement, c’est, a minima, indélicat. Plus longuement, résolument grossier. L’entêtement de Georges en la matière avait sans peine franchi les frontières de la grossièreté pour s’aventurer dans les plaines de la muflerie. Le voyeur était sur le point d’en prendre conscience quand la succession d’inspirations et d’expirations qui déformaient la maille du tee-shirt scruté laissa place à des soubresauts aussi inattendus qu’inquiétants. Georges y reconnut bien vite les symptômes de la fausse route dont son intensif reluquage lui avait au moins permis de repérer les prémices. Le constat l’amusa car ce qui, plus tôt, l’eut pu vouer aux gémonies, était à présent susceptible de lui offrir gloire et vivats. Sans hésiter, il bondit alors de sa chaise et, passant ses bras de part et d’autre du torse de l’obstruée, lui logea ses poings serrés au creux de l’estomac afin d’y exercer une série de pressions visant à réhausser les viscères sous les poumons. Si la méthode avait de longue date fait ses preuves, le docteur Heimlich n’imagina certainement pas, lors de sa conception, que de fâcheux pervers, misant sur l’impunité de principe que leur héroïque intervention ne manquerait pas de leur garantir, trouveraient à en tirer quelque malhonnête profit. Avant de positionner ses mains comme il l’avait appris, Georges les laissa ainsi courir, furtivement certes, mais avec l’intention délibérée d’en tâter les tétons, sur le tronc tourmenté. Martha qui avait déboulé sur ces entrefaites comprit instantanément de quoi il retournait. Pour autant, le geste déplacé de son compagnon, peut-être parce qu’un autre plus glorieux en gommait à ses yeux l’ignominie, ne sembla pas la contrarier. Tout au contraire, sur sa face interdite, à la stupeur naissante se substitua bientôt un notable soulagement qui emporta, à suivre, celui de Georges. D’autant que son acte de bravoure, il n’en doutait pas, saurait conforter sa compagne dans sa décision de lui céder son annulaire. Il ne fut pourtant pas le destinataire des immédiates démonstrations d’affection de Martha. Celle-ci, enlaçant la miraculée qui reprenait peu à peu son souffle, lui couvrit les joues de baisers empressés. Même en de si dramatiques circonstances, la spontanéité de l’élan pouvait intriguer. Georges en resta quasi muet. Puis totalement quand les lèvres de Martha, des pommettes glissèrent à la bouche de sa bien-aimée, qu’elle avait escompté faire sortir ce jour de la clandestinité en la présentant à son prétendant qui, fatalement, y perdait par la même son statut.