Il ne l’avait pas prémédité, Georges, son forfait. C’est en découvrant l’article dans le rayon Gâteaux & Goûters que l’envie le saisit par surprise avant de s’imposer à lui de manière impérieuse. Le même aplat jaune orangé, le même ourson excessivement enjoué, la même typographie évoquant le graffiti d’un garnement empressé, tout était repris à l’identique. L’équipe marketing avait dû étudier avec soin sondages et calendriers afin de déterminer le moment propice à une remise sur le marché d’un produit dont la médiocrité gustative persistante serait amplement compensée par les régressives pulsions de consommateurs désormais adultes. Et elle avait fait mouche. Auprès de Georges en tout cas, la stratégie s’avérait efficace puisqu’à la simple vue de l’emballage, l’émoi gourmand de son enfance lointaine lui remonta jusqu’aux glandes salivaires. Comme quand il avait dix ans. Tout pareil. Seul le prix de vente était différent. Pour autant, ce n’est pas ce qui lui fit glisser, sans prendre vraiment la peine d’y réfléchir, le paquet dans la poche de son manteau. Il avait de quoi le payer. Mais la dernière fois qu’il en avait mangé, de ces gâteaux, c’était en compagnie de Martha. Juste après qu’elle l’eut sommé de les piquer dans l’épicerie du village où, chacun de leur côté, ils avaient été envoyés en vacances, elle chez Tatie Jojo, lui chez papi-mamie. À peine avaient-ils fait connaissance que les deux enfants étaient devenus inséparables, parcourant des heures durant les sentiers à vélos, attrapant à la main les têtards de l’étang, se lançant à tour de rôle des défis qu’ils relevaient en frémissant de trouille et de plaisir mêlés. Le vol des gâteaux fut leur dernier exploit. La commune dégustation des pâtisseries industrielles frauduleusement acquises avait constitué leur ultime moment de partage avant que Martha ne rejoigne ses parents. Alors, ce jour-là, quelques décennies plus tard, parce que les éclats de rire qui avaient accompagnés l’ingestion gloutonne du fruit de ce larcin s’étaient gravés dans sa mémoire comme les inoubliables adieux que sa petite camarade n’avait pas eu le temps de lui faire, Georges fut saisi malgré lui de l’irrépressible envie de reproduire l’illégale démarche. Impulsivement. Envahi par le souvenir de Martha. Insouciant de l’observation suspicieuse et distante de la caissière tout autant que de l’entorse qu’il infligeait à ses propres principes. Ce n’est qu’en sortant du magasin qu’il prit conscience de la puérilité de son geste. Lorsqu’il vit le SDF recroquevillé sur le trottoir. Le carton que le malheureux avait placé devant lui indiquait qu’il n’avait rien mangé depuis trois jours. Le désarroi qui se lisait dans ses yeux trahissait un jeûne contraint plus long encore. Georges trouverait-il le courage égoïste de s’abandonner à son plaisir nostalgique et superflu alors même qu’un miséreux manquait du minimum vital ? La honte rosit son front. Georges sortit les gâteaux de sa poche et les tendit à l’affamé tout en lui adressant un sourire qu’il voulait compatissant. Une satisfaction supérieure à celle que lui aurait procuré le grignotage des galettes volées lui fit bomber le torse. Si Martha assistait à la scène, sans doute serait-elle fière de lui. Comme il aurait aimé la rencontrer soudain au coin de cette rue qu’il tourna d’un pas leste, sans voir le vigile du magasin molester le pauvre bougre injustement accusé d’avoir dérobé un paquet de gâteaux qu’il n’avait même pas eu le temps d’ouvrir.