S’il avait réfléchi une seconde, Georges ne serait certainement pas en train de plaquer au sol un inconnu plus large que lui qui, quelques secondes auparavant, hurlait à tue-tête son intention d’anéantir l’humanité tout entière (vraisemblablement à l’aide de ce fusil d’assaut qu’il brandissait avec une notable frénésie). Certainement pas. Il se serait aplati sous sa chaise comme son voisin de table. Ou enfui en agitant les bras dans tous les sens comme la plupart des autres personnes présentes. Et d’ailleurs, c’est ce qu’il a fait. Mais, s’il avait réfléchi une seconde, ce n’est certainement pas cette direction qu’il aurait choisie pour s’enfuir en agitant les bras dans tous les sens, pas celle de la porte principale. Parce qu’entre celle-ci et l’endroit d’où il avait bondi, se trouvait l’éructant terroriste dans les yeux duquel Georges n’eut pas le temps de discerner la lueur de surprise incrédule, trop occupé qu’il était à lui percuter accidentellement la région pelvienne de sa tête baissée. Déséquilibrés, les deux corps s’affalèrent mollement l’un sur l’autre pendant que l’arme, soudainement livrée à elle-même, glissait sur le parquet jusqu’au buffet campagnard gratuit. La brute cagoulée qui avait à présent les mains libres en profita pour marteler le dos de son assaillant inopiné dont les bras s’étaient par réflexe refermés autour de ses genoux. D’une voix plus paniquée qu’autoritaire, Georges invita ceux qui se trouvaient encore alentour à s’emparer des membres frappeurs. On se précipita pour agripper un biceps, un poignet, une épaule, tandis que d’autres s’occupaient des jambes qui se tortillaient désespérément. Dès que Georges eut la certitude que la menace était réduite, il relâcha la prise pour s’agenouiller entre les cuisses désormais maîtrisées. Ce qu’il vit en premier, ce fut le regard plein de rage impuissante du meurtrier raté dans la fente de son passe-montagne. Puis ceux de ses assistants occasionnels qui lui adressaient une interrogation muette sur la suite à donner aux opérations. Qu’en savait-il ? Georges n’était pas un spécialiste de ce genre de situation. Loin de là. Il fut même assurément le plus interloqué en réalisant qu’il venait d’en être le principal acteur. Mais ce qu’il convenait de faire dorénavant, il n’en avait aucune idée. Attendre l’arrivée des forces de l’ordre sans doute. Georges espéra qu’une suggestion monte de l’assistance. Personne n’en proposa. On se contentait de l’observer d’un air intrigué, soulagé ou admiratif. Tant que le tueur contrarié n’était pas entre deux agents avec les mains retenues dans le dos par de solides menottes, l’inquiétude demeurait mais sous peu, Georges commença à le pressentir, on ne rechignerait pas à saluer son héroïsme. Il dut bien l’admettre : il en concevait par anticipation une satisfaction certaine, peut-être même un début de fierté. Il eut pu tout simplement, alors, se relever et faire un pas de côté pour savourer son heure de gloire. Il eut pu faire cela. À la place, mû par une étrange impulsion dont il aurait eu lui-même le plus grand mal à cerner l’origine, il asséna subitement un violent coup de poing dans l’estomac de l’immobilisé. Pile sur le détonateur de la ceinture d’explosifs dissimulée sous la veste de combat.