Georges n’aimait rien tant qu’observer les gens assis autour de lui dans les cafés. Chaque geste de celui-ci, chaque expression d’une autre, chaque soupir d’un troisième lui offrait l’occasion d’imaginer la nature d’un échange en cours, l’origine d’une pensée errante, le dénouement d’une interrogation muette. Il se plaisait si bien à leur imaginer des vies dont il tirerait les fils invisibles du destin, qu’il ne tardait jamais à abandonner sa position de fantasque observateur pour endosser, du démiurge marionnettiste, l’habit trop grand pour lui. Il n’y croyait bien sûr qu’à demi mais le hasard, parfois, donnait à ses extravagances l’illusoire caution de la prémonition et entretenait en son esprit la molle conviction que son introversion masquait quelque divin pouvoir. Ce jour-là, son attention se porta sur une femme qui après avoir poussé la porte de l’estaminet avec vigueur, s’était soudainement immobiliser en son seuil. À la façon dont son regard perçant balayait la salle, Georges supposa immédiatement qu’elle avait rendez-vous avec un inconnu. Ils avaient dû se rencontrer sur un site spécialisé, échanger des messages d’abord timides et anodins qui avaient gagné progressivement en intimité, en audace, en fougue peut-être — la vivacité de l’allure à laquelle, intriguée sans doute par l’insistance du regard qu’il fixait sur elle, la femme traversait désormais la salle dans sa direction témoignait volontiers d’un tempérament exalté —, choisir de ne pas partager de photos pour ne pas gâter leur désir d’iconique influence, et décider enfin de sauter le pas afin de faire, de la chair et des os, l’enivrante expérience, certains que leur… La voix de la femme interrompit les extrapolations de Georges. Elle dit s’appeler Martha avant de prononcer, sur un ton interrogatif, un prénom qui non seulement n’était pas du tout le sien, mais ne présentait avec celui-ci aucune analogie homophonique même lointaine ou approximative et, en outre, pas non plus la moindre lettre commune. Il eut été facile à Georges de répondre par la négative. Un simple mouvement de tête de droite à gauche eut suffi à cela. Martha ne lui en laissa ni l’opportunité ni le temps et, considérant que son hésitation valait acquiescement, préféra engager un monologue dont l’immédiate virulence substituait à l’hypothèse d’un premier rendez-vous galant la probabilité d’un règlement de comptes en bonne et due forme. Sans laisser à son interlocuteur la possibilité d’en placer une, elle commença par lui confesser qu’elle le trouvait plutôt moins moche qu’elle ne l’avait imaginé et que les photos, il est vrai réduites à une portion anatomique que les conventions sociales invitent d’ordinaire à voiler d’un slip, qui accompagnaient ses assommants messages pouvaient le laisser supposer, mais que pour autant, elle l’invitait fermement — ici, elle haussa la voix pour faire saillir l’adverbe — et pour la dernière fois à interrompre de manière immédiate et définitive ses envois sans quoi elle se verrait dans l’obligation d’y mettre fin par elle-même à l’aide de ses doigts resserrés pour former un argument dont elle se proposait de faire, à titre tout à la fois d’exemple et d’avertissement, la démonstration de la percutante efficacité pas plus tard que sur le champ. Georges eut pu à l’instant dissiper la terrible méprise en révélant l’usurpation d’identité dont il n’était en rien responsable, il eut fallu pour cela qu’il ne fut point couché, inconscient et les bras en croix, sur le carrelage du troquet.