Il y a des jours, Georges en était convaincu, où il s’avère plus judicieux de garder le lit. Ce matin-là, pourtant, quand Martha lui proposa une dominicale balade équestre, un refus de sa part semblait difficile. Non qu’il eût pour le chevauchement d’équidés une passion affirmée mais parce que la nécessité de prouver à sa compagne qu’en lui sommeillait l’âme d’un poor lonesome cow-boy était devenue comme qui dirait impérieuse. Depuis qu’ils demeuraient sous le même toit, la seule chose que Martha l’avait vu enfourcher était le fauteuil dans lequel il s’affalait pour visionner ces westerns qu’il affectionnait tant. Bien vite sa cinéphagie, qui ne lui laissait quasiment aucune disponibilité pour vider le lave-vaisselle ou étendre les chaussettes, indisposa singulièrement la jeune femme. Georges avait beau lui rétorquer que nul n’avait jamais vu John Wayne mettre le couvert ni Gary Cooper plier ses slips, les saillies de Martha étaient progressivement passées de la raillerie de plus en plus acerbe aux reproches de moins en moins allusifs. Lorsqu’elle le mit au défi de faire la démonstration de ses qualités cavalières en se joignant à elle pour une hippique escapade, Georges comprit que le moment était venu de lui prouver qu’en ses veines ne coulait pas du sang de coyote à foie jaune. Ils avançaient ainsi côte à côte dans ce chemin sylvestre depuis une bonne demi-heure quand Georges, soucieux de donner pleinement corps à son personnage, laissa tomber sa paume sur le flanc du cheval de Martha en lançant un tonitruant « Yiiiiihaaaa » qui ne manqua pas de sidérer, par sa soudaineté tout autant que par son niveau sonore, cette dernière en même temps que sa monture. Le cheval présente une prédisposition certaine à une forme de fierté qui l’incite à n’apprécier que modérément de se faire claquer la croupe en public. La réaction de celui sur lequel était montée Martha fut, en la circonstance, un peu plus que vive. Après avoir expulsé une quantité d’air considérable par ses naseaux excessivement dilatés, il se lança dans une cavalcade qui peut, sans abus, être qualifiée de furieuse. D’ordinaire, le galop se déploie par paliers : initié par un pas tranquille suivi d’un trot d’abord léger, puis volontiers appuyé, puis franchement enlevé, et finalement véritablement soutenu, il trouve, à suivre, son plein épanouissement dans une allure successivement ample, généreuse, vigoureuse et, si l’on n’y prend garde, proprement incontrôlable. Dans le cas présent, l’originalité de la situation tenait au fait que le canasson molesté était passé directement de la quasi-immobilité au sprint le plus débridé. Le spectacle avait de quoi intriguer. Martha, qui était la mieux placée pour en apprécier l’inhabituelle nature, en aurait sans aucun doute convenu si elle n’avait fait le choix, à cet instant, de concentrer l’intégralité de ses ressources personnelles dans une tentative incertaine de maintien en selle dont les hurlements qui surgissaient de sa gorge déployée témoignaient du caractère désespéré. Elle finit par chuter dans un fossé boueux où Georges envisagea un temps de l’aller secourir, prêt à bondir pour la saisir sous les bras, la soulever de terre et lui lancer d’un air laconique un rassurant : « Let’s go home Debbie ». La mine peu amène de la désarçonnée et, plus encore, ses invectives désormais ouvertement menaçantes, l’en dissuadèrent.