Sur le coup, l’idée lui avait semblé fameuse. Et même excellente. D’ailleurs quand Georges y songeait, en passant de branche en branche, il ne pouvait tout à fait contenir ses gloussements réjouis. Voilà trois semaines qu’il essayait de rendre à Martha la monnaie de sa pièce en lui foutant une trouille plus virulente encore que celle qu’elle lui avait infligée lorsqu’au sortir des toilettes il était tombé sur elle alors même qu’il la croyait absente de la maison. Du hurlement grotesquement aigu qu’il poussa ou de l’éclat de rire dont Martha accompagna celui-ci, Georges ne saurait dire ce qui avait le plus meurtri son amour propre. Mais ce qui était certain, c’est qu’il nourrissait depuis à l’encontre de son épouse de méchants projets vindicatifs, directement dictés par la loi du talion. Tant qu’il n’aurait pas fait pisser Martha d’effroi dans sa culotte, il sentait bien que son esprit demeurerait intranquille. Aussi, quand il aperçut la fenêtre de la salle de bains restée entrouverte en rentrant à la maison ce soir-là, il sut que son heure était venue. Parce qu’en face de la lucarne béante se dressait un majestueux cyprès dont une solide branche venait quasiment frôler les carreaux. Sans être un acrobate accompli, Georges comprit immédiatement le bénéfice qu’il pourrait tirer de la situation. En deux temps trois mouvements, il rejoindrait, par l’arbre, la fenêtre et surgirait dans le dos de Martha pour lui imposer la frayeur de sa vie. Comme il se trouvait à mi-chemin de son escalade, une voix l’invita à se déporter sur la gauche. Passé le premier effet de surprise, Georges jeta un œil vers le sol pour découvrir la voisine d’en face flanquée de son petit-fils, leurs deux cous pliés à angle droit et leurs quatre yeux fixés sur lui. Georges devait avoir l’air suffisamment stupide pour que la vieille dame juge bon de réitérer sa recommandation, avant de l’assortir d’une précision : un peu plus haut, sur la gauche, c’était là que se trouvait Minouche. Refuser de sauver un chaton coincé dans un arbre sous prétexte qu’on s’apprête à faire beugler de terreur sa conjointe, voilà bien une position difficile à tenir. Georges ne s’en sentit pas capable. D’autant que, percevant la désolation paniquée dans les yeux du bambin, il devina qu’un sauvetage du matou lui attirerait, grâce aux effets miraculeux du bouche à oreille, l’admiration durable d’un voisinage élargi. Passer pour un crétin ou pour un héros, le choix fut donc rapidement tranché et Georges se dérouta sans hésitation. Il n’eut aucune difficulté à récupérer l’imprudent félin qui, ayant surestimé ses capacités de grimpeur, restait transi près du tronc à moins de cinq mètres au-dessus du sol. Quand son sauveur annonça qu’il l’avait atteint, le gosse et son aïeule lancèrent en chœur un cri de joie soulagé qui attira Martha à la fenêtre. Georges y vit immédiatement l’occasion de prouver à la fortuite spectatrice que son courage était bien plus ample que ce que le piaillement ridicule qu’elle l’avait entendu bramer pouvait le lui laisser supposer. Son acte de bravoure suffisait à cela, mais il n’était pas certain que Martha en eût suivi le complet déroulement et, dans le doute, décida de faire une nouvelle démonstration de sa témérité en regagnant la branche inférieure d’un bond leste qu’il voulait décontracté. Sous le poids du sauteur, la dite-branche, qui était pourtant de belle section, céda dans un craquement sinistre avant de venir briser la nuque de la voisine en même temps que celle de son petit-fils.