Georges ne pouvait ignorer que la baignade était à cet endroit interdite. Il eut fallu être affligé d’une complète cécité — ou d’une singulière inconscience — pour passer outre les panneaux de mise en garde disposés alentours. Georges n’était pas aveugle mais son envie de piquer une tête s’avéra plus forte que son sens civique. Jusqu’au moment où le premier coup de sifflet lui parvint. Se rire des règles, pourquoi pas ? Mais en subir les conséquences et se faire sèchement morigéner par un représentant de la loi devant un parterre de naïades narquoises, très peu pour lui. à en juger par la vigueur avec laquelle l’agent soufflait dans son strident instrument, Georges comprit pourtant qu’il n’y pourrait pas échapper et en conçut une amertume qui n’était pas loin de gâcher son plaisir. Jusqu’à ce qu’il réalise que l’objet du rappel à l’ordre, ce n’était pas lui mais un autre baigneur qui, s’il en croyait les gestes que celui-ci adressait au maître-nageur, ne se trouvait pas en posture favorable. Sans hésiter, Georges s’élança donc dans sa direction. Il trouvait là une occasion inespérée, non seulement d’échapper à une humiliante réprimande mais également de regagner la plage en héros en soutenant un malheureux qui lui serait certainement reconnaissant jusqu’à la fin de sa vie de la lui avoir sauvée. Il les imaginait déjà, entre deux moulinets de son crawl athlétique, les vivats des plagistes ébaubis, mêlés d’admiration extatique et de respect béat. Il les imaginait si bien qu’il eut pu les entendre. Même si, à l’instant, il percevait surtout les plaintes affolées du nageur en perdition qu’il venait de rejoindre et d’agripper d’autorité en lui calant une main sous le menton. Le pauvre homme, vraisemblablement égaré par la panique, avait beau protester et s’agiter comme un forcené, Georges ne lâcha pas prise. Ce ne fut que lorsqu’il put se remettre à la verticale qu’il libéra la tête du naufragé. Une peur bien compréhensible ne l’avait sans doute pas encore totalement abandonnée — et qui pourrait l’en blâmer ? — car ce dernier adressa à son sauveur un regard plus sombrement surpris que véritablement reconnaissant. Georges ne s’en formalisa pas outre mesure et s’apprêta même à lui adresser un mot d’apaisement. L’homme ne lui en laissa pas le temps. Il se mit à l’agonir de reproches quasi-insultants portés par une colère mal contenue dont il ressortait que nul n’avait rien demander à Georges, qu’il aurait bien dû s’occuper de ses affaires et que tout portait à croire, in fine, qu’il n’était rien d’autre qu’un fieffé abruti doublé d’un parfait crétin. Il fallut quelques instants à Georges pour discerner dans ce torrent d’invectives inattendues les éléments révélant qu’au moment de son intervention improvisée son interlocuteur n’était pas du tout en train de se noyer mais, bien au contraire, d’aller porter lui-même secours à une tierce personne. Avant que le maître-nageur, qui s’était jeté à l’eau en comprenant la méprise, n’ait pu l’atteindre, celle-ci avait coulé à pic dans les profondeurs de l’océan.