« Ah mais non ! Je ne suis pas, mais alors pas du tout d’accord avec vous ! s’exclama Bakounine sur un ton qui n’encourageait pas spontanément la contradiction.
D’ordinaire peu enclin à s’en laisser conter, Karl Marx ne put maîtriser tout à fait un sursaut, avant de lancer en coin à son compagnon un regard dans lequel une indéniable surprise étreignait une perplexité plus diffuse.
Le débat, qui portait sur l’épineux problème de l’idéal positionnement de la barbe du dormeur relativement à la couverture dont il se couvre, avait été entamée, dans un climat de franche cordialité, au fond d’un bar miteux des abords de Montmartre, avant de se poursuivre longuement dans les rues adjacentes, emportant les deux hommes bien loin des limites de la ville et de la courtoisie. Le climat discursif s’assombrit progressivement jusqu’à ce que la perspective du passage de la joute verbale à l’empoignade pure et simple se présente comme une étape dont l’imminence semblait inévitable.
– Dessus ! soutenait le russe.
– Dessous ! affirmait l’allemand.
Bakounine serrait son poing avec une vigueur qui témoignait clairement de son intention de lancer l’assaut sur la position nasale de son interlocuteur, projet qu’il aurait sans aucun doute concrétisé dans les plus brefs délais si son attention n’avait été subitement détournée de ses pugilistiques pulsions par l’apparition inopinée d’un très étrange attelage. S’avançant lentement sur la chaussée pavée dans un vacarme infernal, il se présentait sous la forme d’une pyramide tronquée, équipée de six roues de bois d’un imposant diamètre et composée de trois paliers à claire-voie. Sur le plus élevé, un ventru personnage portant chapeau haut-de-forme, avachi dans un profond fauteuil, plongeait nonchalamment ses doigts fins dans des saladiers débordant de loukoums poudrés tout en dévorant des tartelettes aux mirabelles. A l’étage inférieur, des individus s’activaient à la préparation des mets appétissants que d’autres emportaient avec empressement vers le sommet du char. Chacun semblait concentré sur des tâches dont l’exécution précise et minutieuse témoignait du savoir-faire de leur exécutant. Plus bas encore, des gardes armés de fouet se chargeaient, les uns, vers l’avant, de garantir une vitesse de progression régulière à cet insolite édifice en stimulant du bout de leur lanière de cuir la croupe de pauvres bougres qui, attelés tels des bêtes de somme, tiraient péniblement le massif char, les autres, vers l’arrière, de repousser de la même manière les tentatives désespérées de loqueteux plus pouilleux encore qui montraient l’intention obstinée de se hisser, par tous les moyens et au péril de leur vie, sur la plateforme mouvante. Lorsqu’une bête humaine, ivre de fatigue, se laissait tomber au sol, désespérée ou morte, les gardes la remplaçaient sans tarder par un de ces miséreux qui vivait manifestement ce passage de l’état d’indigent à celui d’esclave comme une promotion inespérée. Pourtant, le franc sourire de soulagement qui illuminait d’abord son visage s’estompait bien vite, dès le troisième coup de fouet. Il était évident que le zèle dont les gardes faisaient preuve dans l’accomplissement de leur cruelle mission tenait tout autant à une sorte de sadisme, qui masquait mal leur refus d’admettre leur proximité avec les déshérités qu’ils martyrisaient sans répit, qu’à une crainte de se voir un jour déchus et contraints de troquer le fouet et le képi pour la longe et le joug.
– Et si nous demandions leur avis à ces gens, proposa Bakounine, espérant sans doute assoir la pertinence de ses thèses pileuses sur la validation d’une consultation référendaire.
S’approchant de l’équipage de tête, il se pencha sur une créature suante qui, douloureusement courbée vers le sol, semblait dépenser bien plus d’énergie que son pauvre corps décharné en contenait pour maintenir tendue la corde qui lui entaillait les épaules.
– Dites-moi mon ami, commença Bakounine, dormez-vous avec la barbe au-dessus ou en dessous des couvertures ?
Relevant lentement la tête, l’interpellé présenta un visage sale, dans l’expression duquel il était difficile de mesurer précisément les proportions respectives d’incompréhension et de découragement, sans qu’aucune réponse ne passe le barrage de ses lèvres tordues par l’effort. Peut-être parce que le goût lui manquait de réfléchir à ce genre de problème, plus sûrement parce qu’il ne portait pas la barbe. Et pour cause, c’était une femme.
– Ah, au temps pour moi, lâcha laconiquement Bakounine avant de se tourner vers son voisin pour lui poser la même question, non sans s’être préalablement assuré qu’il s’agissait bien, cette fois ci, d’un barbu.
Avant que l’homme n’ait trouvé le temps de répondre, si tant est qu’il en eut l’intention ou l’envie, une autre voix s’éleva dans le dos de Bakounine.
– Cessez donc de les importuner, gronda Marx. Vous voyez bien qu’il s’agit là d’hommes qui n’ont pas le loisir de se soucier de leur barbe.
– Qu’ils n’en aient pas le loisir, c’est fort possible, mais qu’au moins ils en aient le droit, répliqua Bakounine.
– Pour cela, enchaîna Marx, il faudrait qu’on leur en donne les moyens.
– Qui ça « on » ? tonna subitement Bakounine d’une voix caverneuse qui évoquait d’une manière troublante les prémices d’une terrible éruption colérique. La dignité humaine ne se mendie pas, elle se prend. Par la force si besoin.
– Mais, rétorqua Marx, il est évident que, compte tenu de leur environnement misérable, entretenue par la violence de leur labeur, ces gens, comme vous dites, ne peuvent en aucun cas prendre conscience, par eux-mêmes, de leur valeur, ni par suite envisager de s’émanciper. Comme ce ne sont pas leurs tortionnaires qui les accompagneront sur cette voie, il ne reste guère que les occupants de l’étage supérieur, suffisamment instruits pour se montrer capables d’analyser la situation et de percevoir la foudroyante injustice sociale sur laquelle repose cet appareil, parce qu’ils en sont eux-mêmes victimes, il n’y a guère qu’eux pour organiser la révolte et mettre en place une société meilleure dont bénéficieront, à leur suite, les esclaves et les gueux.
À son tour, Marx s’était approché du char et, plaçant ses mains de part et d’autre de sa bouche afin d’en faire un porte-voix improvisé, interpella les cuisiniers et les serveurs.
– Holà camarades, dormez-vous avec la barbe au-dessus ou en dessous des couvertures ?
– En somme, poursuivit Bakounine sans attendre l’improbable réponse du second pallier, si je vous comprends bien, vous proposez de remplacer un tyran par des maîtres ?
– Provisoirement, bien sûr.
– Quelle belle avancée ! Pensez-vous qu’après avoir mis les doigts dans le bol de friandises et avoir posé leurs fondements dans la soie des coussins, vos « libérateurs » continueront à se soucier du sort des esclaves et seront disposés à leur faire une petite place sur le fauteuil ? Pensez-vous qu’ils auront envie de partager avec eux leur savoir sur la façon de placer sa barbe au moment de se mettre au lit ?
– Et vous, croyez-vous que ces malheureux, qui n’ont pour toute fortune qu’un peu de peau sur les os et pour seule perspective d’avenir l’espoir d’atteindre la prochaine minute sans avoir senti le feu du fouet sur leur échine, soient à même de trouver au fond de leur âme suffisamment de forces pour se révolter ?
– Dès que les circonstances le permettront, certainement ! La liberté coule dans les veines de chaque homme. Et si l’éducation bourgeoise ne les maintenait dans un état de permanente soumission, plus ou moins volontaire, cette sève brûlante irriguerait leurs cœurs et enflammerait leur esprit. Alors, ils comprendraient leur valeur et refuseraient toute dictature, d’où qu’elle vienne.
– Que voilà de fort belles paroles ! ironisa Marx. Je ne doute pas de leur puissance prophétique mais quand cela se produira-t-il exactement ? Pourquoi pas maintenant ?
– Le soleil est trop ardent.
Suivant machinalement le char qui ne cessait d’avancer, les deux hommes, enivrés par leur propre éloquence, avaient, sans même s’en apercevoir, parcouru un bon nombre de kilomètres et se trouvaient à présent au beau milieu du désert. Ceci ne sembla pas les émouvoir ni les inquiéter outre mesure.
– Quand nous atteindrons cette oasis, vous entendrez alors gronder la révolution !
À cet instant le gros bonhomme confortablement installé au sommet qui, jusque-là, et bien que n’ayant pas perdu un mot de la conversation, était resté muet, s’esclaffa bruyamment.
– Tout cela est fort désopilant, dit-il. Je n’ai pu m’empêcher d’entendre votre conversation dont la naïveté confine, si vous me le permettez, à la plus puérile des sottises.
Se penchant au-dessus du bras rembourré de son trône, il offrait aux deux barbus le spectacle de sa mine repue de satisfaction et bouffie d’arrogance. Dans les traits odieux de l’impudent, ceux-ci reconnurent immédiatement Oncle Picsou, le boursicoteur sans scrupule.
– Tout le monde n’est pas capable d’être son propre maître, enchaina Picsou avant même d’y avoir été invité. Certains se satisfont de leur statut d’employé modeste, pour ne pas dire de serviteur soumis. Ils font du reste plus que s’en satisfaire, ils le choisissent car celui-ci les préserve de responsabilités qu’accompagnent des risques qu’ils ne souhaitent ni affronter ni assumer. Entre la sécurité et l’aventure, ils ont fait un choix que vous seriez bien présomptueux de leur contester, me semble-t-il.
– Un choix ?! hurla Bakounine. Quel choix ? Le choix que leur impose des siècles d’asservissement entretenu par autant d’années d’intimidations.
– Des intimidations ? feignit de s’étonner Picsou. Quelles intimidations ?
– La menace du chômage, du déclassement, de la punition divine, que sais-je encore ?
– Pour imposer et maintenir votre ordre abject, renchérit Marx, vous divisez le peuple et lui laissez croire, qu’à force d’obéissance et de labeur, il pourrait échapper à sa médiocre condition. Mais la vérité est qu’ils n’ont pas besoin de s’élever. Ils ont juste besoin de comprendre que les esclaves ce ne sont pas eux. Que demain ils cessent de travailler, comment avancera alors votre char ? Qui cuisinera les plats dont vous vous goinfrez ? Est-ce vous qui préparerez vos tartes aux prunes ?
– Tu rigoles, grinça Bakounine, il ne sait simplement pas ce qu’est une pâte brisée.
– S’ils cessent de travailler, protesta Picsou, que feront-ils ? Ils resteront là, à sécher au soleil.
– Nous en reparlerons lorsque nous aurons rejoint l’oasis !
La prédiction qui pourtant sonnait comme une prophétie pleine de menaces, fit pouffer Picsou si puissamment qu’il manqua glisser de son siège.
– L’oasis ? hoquetait-il entre deux éclats d’un rire qu’il ne parvenait pas à contenir, c’est là l’espoir que vous leur offrez ? Mais pauvres fous communistes, cette oasis est un leurre ! Nous sommes en plein désert. C’est un mirage ! Votre révolution n’existe pas !
Force est de reconnaître que l’argument fit mouche. Marx et Bakounine se tournèrent vers l’îlot verdoyant dont les contours, de fait, semblaient s’évaporer au fur et à mesure qu’ils s’en approchaient. Ils bredouillèrent quelques arguments dont l’imprécise énonciation trahissait le doute affreux qui, insidieusement, commençait à les ronger puis, imperceptiblement, ralentirent le pas, le souffle court et le front pourpre.
C’est alors que, surgissant de nulle part et s’avançant d’un pas chaloupé entre deux dunes bien arrondies par le cuisant zéphyr, une silhouette dégingandée, portant paillettes au col et banane capillaire, venait, en sifflotant, droit dans leur direction.
– Perdus ? dit simplement Elvis Presley à la multitude bigarrée qui, de haut en bas et de droite à gauche, fixait sur lui quelques centaines d’yeux écarquillés tout en laissant béer de molles mandibules.
– Mais…, balbutia Bakounine.
– Ça…, marmonna Marx.
– Que…, pépia Picsou.
– Oooooh…, feula la foule.
Mesurant leur effarement et devinant leurs interrogations, Elvis posa au sol la lourde croix de bois incrustée d’or et de diamants qu’il portait à l’épaule et leur tint à peu près ce langage : « Vous en serez toujours là si vous continuez à vous en remettre à des types en bras de chemise et aux belles dents toutes blanches, qui profitent des travers insidieux du suffrage universel pour accéder aux plus hautes fonctions de l’Etat en laissant croire aux idiots qui l’ont placé là que, bien mieux que ses prédécesseurs, il est en mesure de faire leur bonheur. Ne vous faites pas d’illusions les petits gars : si certains profitent exagérément du système [à peine 10% de la population mondiale détient près de 85% des richesses, ndlr], la plupart s’en accommodent tant bien que mal [69% de la population mondiale se partage royalement 3% des richesses, ndlr], et seuls quelques-uns rêvent encore de révolution [chiffres non communiqués, ndlr]. Malheureusement, Onc’Picsou a raison car la révolution est un mirage. Mouvement en courbe fermée autour d’un repère réel ou fictif, dont le point de retour coïncide avec le point de départ, la révolution n’est jamais que le remplacement d’un pouvoir par un autre. Aucune révolution n’a jamais permis, malgré les bonnes intentions qui les motivaient sans doute, de libérer qui que ce soit. Ceux qui les ont pensées, préparées et menées, n’ont fait en définitive que mettre en place un pouvoir, différent certes, mais un pouvoir quand même. Et c’est bien là que ça coince, car le pouvoir, toujours, quel qu’il soit, corrompt celui qui l’exerce, asservi celui qui l’accepte et oppresse celui qui le subit. »
Le Roi du rock’n’roll s’interrompit un instant pour signer quelques autographes à des fans enhardis qui, s’étant approchés, d’abord timidement puis, progressivement stimulés les uns les autres par une insoupçonnable audace, de plus en plus massivement, faisaient à présent cercle autour de lui et tendaient d’une main tremblante qui une photo de leur idole prise lors de son dernier concert à Rapid City (Dakota du Sud), qui un carnet aux pages déjà noircies de signatures fameuses (de Marylin Monroe à Jeanne d’Arc et d’Evariste Gallois à Raymond Poulidor), qui un vieux morceau de papier froissé, tâché, déchiré, ramassé à la hâte dans un caniveau, qui sa poitrine dénudée en une ultime offrande.
« Heureusement, reprit Elvis, Onc’Picsou a tort car la révolution est bien un mirage. Phénomène optique dû à la déviation des faisceaux lumineux par des superpositions de couches d’air de températures différentes, un mirage est l’image visible à un endroit donné d’un objet qui se trouve en réalité à un autre. La révolution existe, mais elle ne se trouve jamais là où elle paraît pouvoir être atteinte. Tenter de s’en approcher envers et contre tout, en faire son unique objectif et son ultime espoir, c’est courir le risque de ne connaître de la vie que déception, souffrance et aigreur en cherchant au loin ce qui est, en fait, à portée de main. Plutôt que d’espérer une vie meilleure dans une oasis illusoire, que certains désignent comme seul havre de paix et de bonheur possible, pourquoi ne pas s’arrêter de marcher pour planter ses propres palmiers, creuser ses propres puits et profiter de cette ombre qui, pas plus que le soleil, n’appartient à quiconque ? »
Elvis sourit aimablement, ramassa sans effort la croix qu’il recala au creux de son épaule et reprit sa route vers nulle part, laissant en suspens la question à laquelle, toutes et tous, suspendus à ses lèvres, attendaient fébrilement une réponse qui ne viendrait jamais.
Et pas seulement parce qu’à sa propre question, il n’en avait pas, le King, de réponse.
La version originale de ce texte est parue dans le N°1 de l’Écorché Vif (nouvelle série) en octobre 2017