Mon chef

Dans la dernière semaine d’octobre 2017, tandis que les rumeurs de guerre envahiront Paris, le sous-secrétaire d’état aux anciens combattants périra accidentellement sous les roues d’un camion poubelle, dont le conducteur, sous prétexte que son arrière grand-père était indochinois, sera immédiatement soupçonné par certains médias d’être rien moins qu’un terroriste. La France et la Chine traversant alors, suite à une sombre affaire de piratage industriel, une crise diplomatique aigüe, cette allégation, insidieusement raciste, rencontrera auprès de l’opinion publique un écho des plus favorables. Le Président de la République française, récemment élu au terme d’une campagne essentiellement axée sur l’exaltation d’un nationalisme furieux, exigera alors avec fermeté des excuses que son homologue chinois lui refusera avec mépris. Le Président français annoncera que, face à cette inacceptable situation, il ne pouvait faire autrement que d’ordonner à son porte-avions nucléaire de mettre immédiatement le cap sur la Mer Jaune. Le Président chinois répondra que, dans ces intolérables circonstances, il n’avait pas d’autre choix que d’envoyer ses missiles eux-aussi nucléaires en direction de la France. C’est à ce moment qu’il sera décidé, au plus haut niveau, de lancer l’opération Black box.

Élaborée pendant la guerre froide, abandonnée après la chute du mur de Berlin mais réactivée suite aux attentats du 11 septembre, l’opération Black box doit permettre d’assurer la pérennité de l’État en cas de catastrophe majeure susceptible de réduire à néant tout ou partie du territoire. La disposition principale de ce plan d’urgence consiste à organiser le regroupement d’un certain nombre d’individus, considérés comme indispensables à la reconstruction nationale, dans un abri ultra sécurisé situé sous le palais de l’Élysée.

Ainsi, dans la nuit du 10 au 11 novembre, cent sept personnes triées sur le volet et ayant pour point commun une étroite proximité avec le Président, s’enfermeront dans le bunker souterrain, laissant à leurs concitoyens le soin de se faire atomiser par les bombes asiatiques.

Vers cinq heures du matin, le Général responsable logistique de l’opération Black box, se présentera en salle de réunion où il annoncera être porteur de deux nouvelles.

– Une bonne et une mauvaise ? s’enquerra-t-on.

– Non, deux mauvaises, répondra-t-il laconiquement. Selon nos premières estimations, le taux de radioactivité au niveau de l’Élysée est dix millions de fois plus important que la normale.

– Et la seconde nouvelle ? enchaînera le Président sans s’émouvoir davantage.

– Nous ne pouvons pas entrer en contact avec l’extérieur. Tous les appareils sont hors service.

Un silence pesant envahira la pièce.

– De toutes façons, risquera un Ministre, il ne doit plus y avoir grand monde à qui parler là haut.

– Bien, coupera le Président, je crois qu’il va donc falloir se préparer à passer un petit bout de temps sous terre.

Le petit bout de temps durera vingt six mois, pendant lesquels, les tentatives répétées pour communiquer avec la surface échoueront les unes après les autres. Alors, on tuera le temps en préparant l’avenir. Le Président aura une idée très arrêtée sur la façon dont il conviendrait de diriger le pays afin de reconstruire la grandeur de la France terriblement affaiblie par ce qu’il appellera « les excès de la démocratie ». Il ira même dans ses meilleurs jours, jusqu’à laisser entendre que l’épreuve traversée par les français est certes terrible (au bout de quelques mois il dira « pénible »), mais au moins permettrait-elle de repartir du bon pied.

– Après ça, affirmera-t-il, certains obstacles qui freinaient l’accomplissement de mes projets ayant été balayés, nous pourrons enfin imposer les réformes qui n’auraient été auparavant possibles qu’au prix d’éreintantes négociations. Pour le coup, du passé, nous allons vraiment faire table rase.

On rira volontiers à cette boutade. Certains par franche bêtise, d’autres par opportunisme mesquin, tous par servile habitude. Il y aura là, autour du Président, un petit monde soucieux de son propre avenir, qui tentera de se placer, intriguant volontiers. Avec le temps, les bassesses et autres vilénies rendront le climat étouffant. Le Président lui-même finira par s’agacer de la promiscuité de cuistres et de félons, mais aussi et surtout de l’absence d’admirateurs. Bien plus que la lumière du soleil ou le chant des oiseaux, lui manqueront le crépitement des flashs et les applaudissements d’un peuple qu’il continuera de croire sien.

Chacun observera alors avec une attention anxieuse l’évolution du taux de radioactivité, qui restera désespérément invariable. Longtemps, l’ingénieur atomique en charge du suivi annoncera qu’il ne fallait pas compter sur la moindre baisse avant au moins un an. A la fin du dix huitième mois, il commencera à montrer quelques signes d’incompréhension. Au bout de deux années, il avouera avec une désarmante franchise qu’il n’y comprenait rien. Cinq semaines s’écouleront encore avant que le Président, lassé de ces incessants constats d’impuissance, ordonne au Général d’aller lui-même jeter un œil en surface.

– Vous allez rire, dira le militaire en revenant un quart d’heure plus tard, il n’y a pas un poil de radiations là-haut !

Il s’apprêtera à expliquer comment la pile nucléaire qui devait servir de batterie de secours à l’abri avait fondu, détériorant irrémédiablement les systèmes de communication tout en faussant la sonde de mesure du taux de radioactivité atmosphérique. Mais le Président ne lui laissera pas le temps de prononcer plus de trois mots. Sans prendre la peine d’écouter les conseils de prudence adressés par son entourage, il se précipitera à l’extérieur.

Un pâle soleil d’automne éclairera la cour de l’Élysée. Le Président restera un long moment immobile et perplexe. Au lieu du tas de ruines qu’il s’attendait à découvrir, il trouvera l’endroit tel qu’il l’avait laissé, hormis le sol de la cour, percé de plusieurs trous autour desquels s’activeront des ouvriers.

– Je peux vous aider ? proposera une jeune-fille.

Le Président hésitera un moment.

– Vous avez reconstruit l’Élysée ?

– Nous installons juste des garages à vélos.

– Je veux dire : le bâtiment, vous l’avez reconstruit ?

La jeune-fille froncera les sourcils. Le Président bredouillera quelques mots à propos des bombardements mais rapidement l’incompréhension de son interlocutrice l’énervera. Il lui demandera si elle le fait exprès et surtout si elle a bien compris à qui elle avait affaire. Celle-ci lui assurera qu’elle l’a parfaitement reconnu et qu’elle serait très curieuse de savoir ce qui lui était arrivé depuis tout ce temps mais qu’il n’était vraiment pas nécessaire de se fâcher.

– Par contre, je serais vous, je ferais quand même attention, ajoutera-t-elle en désignant une tranchée aux pieds du Président.

Pendant ce temps, un petit attroupement se sera formé autour d’eux.

– Tiens, ce n’est pas le type qui était président ? dira quelqu’un d’un air étonné avant de se retourner pour interpeller une camarade.

– Qui ça ? criera-t-elle en s’approchant.

– Le président de quoi ?  demandera un autre.

– Je ne sais pas mais si j’étais lui, je ferais gaffe au trou, répondra un dernier.

Le Président titubera, sentant ses forces l’abandonner puis le sol se dérober sous ses pieds.

Il aura juste le temps d’entendre crier « La tranchée bon sang ! Je l’avais prévenu ! » avant de s’écraser au fond d’un trou boueux où il perdra connaissance.

Lorsqu’il reviendra à lui, il sera allongé sur un tas de gravas, à côté duquel un homme guettera son réveil.

– Vous allez mieux ?

– Mais que se passe-t-il ici ? balbutiera le Président.

L’homme lui expliquera qu’ils sont en train d’installer des garages à vélos.

– Non, pas ça… Qu’est-ce que… ? Comment… ? Enfin, qui êtes-vous ? Vous êtes ministre ou quelque chose comme ça ?

Le visage de l’homme se figera sur une expression mélangée de surprise et d’incrédulité avant qu’un franc fou- rire envahisse la cour. Malgré les regards furibonds que le Président lui adressera, l’homme finira par se laisser tomber sur une caisse, afin d’être plus à son aise pour se taper sur les cuisses.

–  Mon pauvre ami, dira-t-il enfin en s’essuyant les yeux, les ministres, ça n’existe plus.

Le Président comprendra de moins en moins.

– Plus de ministres ? Mais alors qui gouverne ? Qui est président ? Ce ne sont quand même pas les chinois ?

L’homme, croisant les bras sur sa poitrine, penchera la tête d’un air dépité. « Ah bin oui, forcément! » dira-t-il avant de commencer à raconter.

« Lorsque j’ai appris que les chinois s’apprêtaient à lancer un paquet de bombes atomiques sur la France, j’ai d’abord pensé à fuir, comme tout le monde. Mais pour aller où ? Il aurait fallu quitter le pays, se sauver le plus loin possible. Les aéroports et les gares ont été immédiatement bloqués. C’était la panique totale. Seuls ceux qui disposaient d’un avion privé, une poignée de types avec beaucoup d’argent ou des grosses responsabilités, ont pu partir. Les autres, les ploucs comme moi, ont vite compris qu’il n’y avait plus d’espoir, qu’ils étaient condamnés. Alors, je suis retourné dans la rue, devant chez moi. Tout le quartier était là, ou presque. On se tenait la main et on regardait le ciel en attendant la mort. Mais la mort ne vint pas. Les missiles s’abattirent un peu partout, faisant de gros dégâts, mais bizarrement très peu de victimes. On s’attendait à un déluge atomique, ça ressemblait plutôt à une pluie de grêlons, des grêlons vraiment énormes mais pas du tout radioactifs. Les bombes tombaient n’importe où, comme au hasard, la plupart n’explosaient même pas. Au final, et ça c’est vraiment l’ironie du sort, ce sont ceux qui avaient réussi à prendre un avion qui dégustèrent le plus parce que beaucoup d’appareils furent percutés par des missiles et s’écrasèrent. Des mois plus tard, nous avons appris que le défaut des engins explosifs était du à un sabotage d’ouvriers chinois qui avaient agi, non par conviction pacifiste, mais parce qu’ils en avaient assez de faire, selon leur propre expression, « un boulot de con pour un salaire de merde ». Quoi qu’il en soit, lors des bombardements, le pays entier, ignorant ce détail, crut à un miracle. On était tous là, hébétés, à se demander si on avait rêvé. Et puis très vite la peur a repris le dessus parce que beaucoup pensaient que les chinois allaient remettre ça, que les autres pays réagiraient forcément, que ça allait être l’escalade. Étrangement, rien ne bougea. C’était comme si la terre s’était arrêtée de tourner. Il y a eu quelques jours d’incertitude suivis d’une longue période de flottement. Dans le quartier, les gens passaient beaucoup de temps à discuter, à chercher des informations, à attendre. Mais attendre quoi ? Que pouvions-nous faire ? Le gouvernement avait disparu. Certains disaient qu’il fallait organiser de nouvelles élections. D’autres pensaient qu’il était préférable de patienter. En attendant, la vie continuait et il fallait bien s’organiser. Alors on a repris nos activités. Chacun essayait de faire ce qu’il pouvait, de se rendre utile. Il y a bien eu quelques pillages,  mais pas tant que ça. D’abord parce que comme il n’y avait plus vraiment de flics, il n’y avait plus de voleurs non plus : ça n’avait plus de sens. Et puis surtout parce que la première préoccupation des gens, après ce qu’il s’était passé, n’était pas d’avoir un écran plat, une nouvelle voiture ou je ne sais quoi. Ils voulaient juste continuer à vivre, et si possible en paix. Un matin, je suis retourné au boulot, parce que c’est ce que je faisais depuis des années et que j’aimais faire. Mes collègues ne savaient pas si le patron était parti ou mort, mais, en même temps, nous n’avions pas besoin de lui pour mettre les machines en route. Nous nous sommes mis au travail et quand nous en avons eu assez nous sommes rentrés chez nous. Voilà, ça a commencé comme ça, et après, les jours suivants, ça a continué tout seul. Ce n’était pas très nouveau en fait. C’était juste une autre façon de faire. Dans les autres quartiers, c’était pareil et dans les autres villes aussi, dans tout le pays. Et ailleurs. Bien sûr, il restait quelques responsables politiques, religieux ou militaires, qui tentèrent de reprendre le pouvoir, et d’autres aussi qui proposèrent de soi-disant nouvelles méthodes de gouvernement. Il y a eu quelques tentatives plus ou moins brutales de remettre la vieille machine en route, mais ça ne prenait plus. Personne ne pensait plus à obéir parce que tous avaient autre chose en tête. » L’homme marquera une pause avant de conclure : « Ce n’est pas toujours facile, mais il faut bien reconnaître que ça avance pas mal pour l’instant et c’est quand même plus peinard. »

– Je ne suis pas sûr de bien comprendre, dira le Président, c’est qui alors votre président ?

Son interlocuteur lui assurera que, plus tard s’il le souhaitait, il se ferait un plaisir de lui expliquer à nouveau. Le Président ne l’entendra même pas.

– Parce que si vous n’avez pas de nouveau président, alors je reprends ma place ?

L’homme sera loin déjà. Le Président le suivra un moment, dans la rue, saluant d’un geste ceux qu’il croisera et lorsque l’un d’eux aura un air surpris, il précisera : « Je suis votre président. », ajoutant parfois un timide : « Vous me reconnaissez, hein ? » qui restera toujours sans réponse. Au bout d’une heure, sa bonne humeur déclinera et ses paroles se feront moins aimables. L’un de ses anciens Ministres finira par le rejoindre.

– Je crains qu’il soit inutile d’insister. Rentrons monsieur le Président.

Le Président s’immobilisera, prenant les passants indifférents à témoins.

– Ah bin voilà ! C’est ça ! Vous entendez ? Je suis votre président.

Le Ministre aura beau le tirer par la manche, il ne bougera pas, répétant : « Je suis votre président ». Alors, un solide barbu au volant d’une camionnette lui criera : « Tu peux être président si tu veux mais moi j’ai des laitues plein mon bahut, alors ce serait bien que tu dégages de là que je puisse passer ! »

Le Président vivra encore une dizaine d’années dans le quartier où les habitants auront pris l’habitude de l’appeler « mon chef». Pas tellement par moquerie, plutôt parce qu’ils penseront lui faire plaisir. Il passera le plus clair de son temps à annoncer à qui veut l’entendre qu’il est en train d’écrire un livre sur sa vie, sur ce qu’il avait fait pour la France. Un livre qui montrerait pourquoi sans même le savoir le monde a encore tellement besoin de lui. On le croisera souvent dans les cafés, serrant contre lui un gros dossier rempli de feuilles. Et puis, un jour, il disparaitra. Personne ne saura jamais ce qu’il sera devenu. On trouvera sur un banc l’épais registre relié de toile noire, dont l’étiquette portera, soigneusement calligraphié, Moi, Président : sur les huit premières pages l’unique début de phrase « Moi président de la république » sera répété comme à l’infini, d’une écriture fine et serrée ; les trois cents quatre vingt douze autres seront blanches.

Cette version originale de Mon chef, a été rédigée en 2015 à l’occasion du concours de nouvelles Rock Attitude organisé par Radio Béton et l’Université François Rabelais.

la mise en son réalisée par l’équipe de Radio Béton est à écouter

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