Il ne faut pas tenter le diable. Ce n’est pas faute d’avoir entendu sa mère lui répéter.
Dès que Madeleine a été en âge de sortir le soir, elle y a eu droit : ne traine pas dans les rues, ta jupe est trop courte, tu ne viendras pas te plaindre, et cætera. Tout le catalogue des conseils oppressants, des menaces insidieuses, ponctués de l’inévitable : « Je dis ça pour toi. » Et c’était vrai. Elle était sincère, sa mère. Sincèrement inquiète pour elle, Madeleine n’en a jamais douté. Mais ça l’a toujours agacée. Prudente, pourquoi pas ? Peureuse, sûrement pas. La trouille, ça vous gâche la vie. Alors des balourds, oui, elle en a fréquemment croisé. Ce n’est pas plaisant, parfois inquiétant, le plus souvent lassant, mais selon Madeleine, il suffit de ne pas entrer dans leur jeu en se résignant à être proie. Avec le temps, elle a appris à doser la riposte. Au premier coup d’œil, elle sait ce qu’elle doit faire ou pas, ce qu’elle peut dire ou non, sans jamais baisser la tête. Aussi, dès qu’elle l’a vu, adossé sous la porte cochère…
Elle ne ralentit pas son allure ni ne presse le pas pour autant, pas plus qu’elle ne fait demi-tour. Elle marche droit devant, vers son appartement. Tourner au coin du beffroi, à gauche dans l’avenue et dans cinq minutes elle y sera. Elle ne le regarde pas l’observer, n’a pas besoin de vérifier qu’il la guette quand elle descend du trottoir pour passer sur celui d’en face. Le « Hey, mademoiselle » s’intercale dans le claquement de ses talons, suivi d’un « Bonsoir » peu engageant. Il lui arrive de répliquer. Tout dépend de l’intonation, du lieu, de son humeur. Pas cette fois.
Dix mètres encore. À gauche au bout de la ruelle. Rentrer chez elle.
Avant de sentir ses doigts sur son épaule, Madeleine n’a pas remarqué qu’il s’était rapproché.
Il lui dit qu’elle pourrait répondre, au moins.
Pointer le tutoiement, lui semble superflu ; engager les négociations, inutile ; se soumettre, inimaginable. Madeleine soutiendrait son regard s’il n’était pas fixé sur sa poitrine. Certains biaisent ou louvoient, celui-là va droit au but.
— Okay, dit-elle avant de contourner l’obstacle.
Tenter de le contourner. Le bras tendu devant elle, la main plaquée au mur. De l’autre, il lui enserre le biceps pour lui donner une leçon de politesse, avant de s’étonner que ses parents ne lui aient pas appris à répondre. Madeleine s’ébroue pour se dégager. Les doigts se crispent, leur pression s’intensifie.
— Vous me faites mal.
Il prétend qu’elle n’a qu’à répondre.
— Lâchez moi.
Elle reformule, au cas où.
— Enlevez votre main de là.
Contre toute attente, il s’exécute. Madeleine en est la première étonnée. Il a enlevé sa main de “là“ pour la poser sur son sein. Tandis que les griffes essaient de crocheter son décolleté, le genou poussé entre ses jambes tend sa robe comme un garrot.
« Qu’est-ce qui se passe ici ? » La question a été posé pour la forme. Les deux policiers dont Madeleine distingue les silhouettes derrière l’épaule de l’agresseur le savent déjà ce qui se passe. Sinon, ils ne se seraient pas arrêtés.
L’homme répond qu’il ne se passe rien, qu’ils s’amusent un peu.
Madeleine comprend que la policière n’est pas dupe quand elle lui demande si elle aussi s’amuse.
— Pas vraiment.
L’homme la coupe sèchement en affirmant que c’est elle qui… C’est elle qui quoi ? De la phrase restée en suspens, Madeleine serait curieuse d’entendre la fin. Même si elle la devine. C’est elle qui se promène toute seule au milieu de la nuit, c’est elle qui porte une robe trop moulante, c’est elle qui espère sans le savoir qu’un inconnu lui fasse l’honneur de la pétrir d’autorité, … L’homme ne dit rien de tout ça. Peut-être que le froncement de sourcils du policier l’en dissuade. Mécontent ou intrigué, Madeleine l’ignore encore. Il bougonne qu’il le connaît, ce type. Qu’ils le connaissent déjà. Ce que confirme sa collègue à demi-sardonique : « Encore lui ? » Madeleine en profite pour faire un pas de côté. Ce qu’elle voudrait, c’est rentrer chez elle. La policière lui annonce qu’ils l’ont déjà interpellé le mois précédent. « En train de s’amuser avec une autre femme » ajoute-t-elle sur un ton cette fois-ci ouvertement narquois. Qu’elle ait affaire à un habitué, Madeleine n’en doute pas.
— Je peux y aller ? demande-t-elle.
Dans l’interrogation sur son manque d’intention de porter plainte, Madeleine perçoit une pointe d’étonnement contrarié.
— Je veux juste rentrer chez moi.
Aller au commissariat, attendre trois plombes que la plainte soit enregistrée, se coucher à pas d’heure et aller bosser avec la tête dans le cul, merci bien, Madeleine n’en a aucune envie. Même après que la policière a ajouté : « Si vous ne portez pas plainte, demain soir, il recommencera. » Vraiment aucune envie. « Vous ne voulez pas qu’il recommence ? » Madeleine jette un œil sur la jeune femme qui attend sa réponse, un autre sur l’homme dont elle peine à savoir si l’arrogance dépasse la hargne. Si elle en avait un troisième, elle pourrait se rendre compte que le plus impatient du groupe est certainement le gradé.
Elle l’entend dire que « ces gens-là, leur place est derrière les barreaux », qu’il faudrait qu’ils y restent longtemps. Il n’a pas quitté l’homme des yeux qui soutient crânement son regard. La stratégie n’apparaît pas adéquate à Madeleine. Elle n’irait pas jusqu’à lui conseiller d’en changer parce que moins elle aura affaire à lui, mieux elle se portera. Mais quand même, elle pense qu’il pourrait se dispenser d’en rajouter dans la connerie comme il le fait en demandant soudain s’ils vont y passer la nuit, après que le policier a ajouté entre ses dents : « Qu’ils y restent jusqu’à la fin de leurs jours. »
Le brigadier prévient Madeleine que si elle ne veut pas porter plainte, ça la regarde, mais qu’il ne faudra pas qu’elle vienne pleurer, la prochaine fois qu’elle tombera sur ce genre d’individu en mini-jupe. D’abord, elle n’est pas en mini-jupe. Ensuite, elle ne pleure pas, jusqu’à preuve du contraire. Madeleine est bien contente qu’ils aient débarqués au bon moment, elle ne dit pas le contraire, mais les leçons de morale, ça va bien cinq minutes. D’autant que le ton du policier devient franchement déplaisant lorsqu’il lui lance qu’ils ne seront pas toujours là pour lui sauver les miches. Madeleine ne répond pas. Le sursaut de son sourcil n’échappe pas au policier. Il lui dit qu’ils y vont, sinon, que si elle ne veut pas porter plainte parce qu’en définitive elle était bien en train de s’amuser avec « ce monsieur », pas de problème, mais qu’eux n’ont pas que ça à faire. Il donne un coup de menton vers sa collègue.
— Attendez, dit Madeleine.
Ils ne vont quand même pas la laisser là, avec ce salopard qui annonce brusquement qu’il se casse. Le policier lui intime l’ordre de ne pas bouger. L’homme repousse sans ménagement la main posée sur son épaule. Le premier coup de matraque, Madeleine ne l’a pas vu partir. Son destinataire l’a bien senti arriver. Il gémit en se tenant le ventre à deux mains. Le coup suivant l’atteint à l’oreille.
— Qu’est-ce que vous faites ?
La policière retient Madeleine pendant que son supérieur s’énerve en lui rappelant que ce bâtard était sur le point de la violer. Et il frappe à nouveau.
— Embarquez le si vous voulez mais vous ne pouvez pas faire ça.
Ça ne le calme pas, le flic. Pas du tout. Au contraire, il aboie qu’elle n’a pas à lui dire ce qu’il doit faire. Le quatrième coup fait tomber l’homme à genoux. Juste dans la bonne position pour recevoir le cinquième dans la nuque. Pas sûr qu’il entende le « Bâtard de merde ! » qui l’accompagne.
— Arrêtez ! crie Madeleine.
Le visage que le flic tourne vers elle est très rouge, ses mots vraiment furieux. Il braille qu’elle devrait le remercier, tout en continuant de cogner, comme un sourd.
— Arrêtez, s’il vous plait.
Entre les coups, le flic grogne qu’elle aime peut-être ça, dans le fond, se faire attraper par des inconnus, que c’est peut-être son truc de se trimballer habillée comme une pute pour se faire tringler par des tarés. Madeleine sent les larmes lui monter aux yeux quand le flic ajoute que c’est elle qui devrait le dérouiller, « ce putain de bâtard ».
« Vas-y ! »
Madeleine reste bouche bée. Elle regarde la matraque qui lui est tendue, remonte le long du bras, dépasse les galons pour s’arrêter sur les yeux haineux du fonctionnaire. Ceux de sa collègue sont à peine plus amènes. Le flic dit que, elle, ça la soulagera et que, « lui, là, cet enculé » ça lui servira de leçon. Comme Madeleine ne bouge pas, le policier laisse échapper un soupir méprisant en remettant sa matraque à la ceinture. Sa collègue le suit jusqu’à la voiture dans laquelle ils montent. Le véhicule s’éloigne lentement. Sur le trottoir, le tabassé plié en deux presse ses mains sur ses tempes.
Madeleine recule d’un pas. Rejoindre l’avenue. Rentrer chez elle.
Il ne va sans doute pas en crever, mais est-ce qu’elle peut le laisser là ? Y penser toute la nuit. Se demander s’il n’est pas en train de cracher du sang. Si elle ne va pas apprendre dans quelques jours que son cadavre a été retrouvé, la joue contre le bitume, des hématomes pleins la tronche. Peut-être qu’elle aurait dû porter plainte, comme on le lui a conseillé. Peut-être que…
Le carillon du beffroi retentit.
Au troisième coup de cloche Madeleine hésite encore à faire un autre pas en arrière.
Au cinquième, elle est toujours dans la même position quand la tête tuméfiée se met à trembler. Sur le neuvième, l’homme tourne vers elle sa face cabossée. Il ne se relève pas. Il a seulement la force de la regarder par en dessous.
— Barre toi, salope, marmonne-t-il.
Le dixième coup couvre les mots suivants. Un autre ordre vraisemblablement. Ou une nouvelle insulte. Madeleine ne lui demande pas de répéter. Elle lève le pied. Elle pourrait lui balancer dans la gueule, lui éclater le nez, peut-être même une ou deux dents. C’est tentant. Madeleine repose son talon un peu plus loin derrière elle.
Se retourner, marcher vers l’avenue, rentrer chez elle, tandis que sonne le douzième coup de minuit.