– Aristide !
L’exclamation résonne dans le couloir qu’Adèle Vallon traverse, bras ouverts, pour se précipiter vers son fils, resté sur les marches du perron, paralysé par l’émotion et la surprise. D’abord parce qu’Aristide n’est pas son prénom. Ensuite parce que c’est celui de son défunt père. Enfin parce que sa mère a pris ce qu’il est permis d’appeler « un sacré coup de vieux ». Georges n’a jamais pensé bien sûr qu’elle puisse, plus qu’une autre, être préservée des stigmates du temps qui passe, mais la retrouver ainsi, après une aussi longue absence, lui fait prendre conscience des tourments qu’elle a endurés depuis le début de la guerre. Dans ses cheveux blanchis, ses joues creusées, ses épaules voutées, il devine les heures d’attente angoissée, passées à imaginer le pire ou à craindre sa confirmation.
– Non, maman, dit Martha, c’est Georges. Ton fils.
– Je le vois bien, ronchonne Adèle.
– Tu l’as appelé Aristide.
Adèle prend l’apparence d’une musaraigne irritée.
– Ne prononce jamais ce nom dans cette maison, gronde-t-elle.
Martha lève les yeux au ciel tandis que sa mère, serrant les mains de Georges entre les siennes, entraîne celui-ci dans la pièce voisine. La jeune femme, abandonnée au milieu des bagages qu’elle doit finir de porter seule à l’intérieur, peste en refermant la porte d’entrée avant de rejoindre le salon pour découvrir la mine extatique de sa mère, dévorant de ses yeux larmoyants le visage d’un fils qu’elle n’a pas vu depuis des mois.
– Tu ne crois pas que tu pourrais faire un effort, dit Martha. Surtout aujourd’hui.
Adèle tourne brusquement la tête vers sa fille.
– Ni aujourd’hui ni demain. Pardonner les faiblesses, les égarements, les abandons même, d’accord, mais les mensonges, jamais !
– Tu sais pourtant que papa a surtout essayé de te préserver.
– Il m’a menti. S’il n’avait pas eu cet accident de voiture avec sa maîtresse, je n’aurais peut-être jamais été au courant de leur liaison.
– Il a menti pour ne pas te faire souffrir.
– De quoi craignait-il que je souffre ? Du fait qu’il couchait avec une autre femme depuis des lustres ? S’il en avait envie, pourquoi pas ? Je n’ai jamais été suffisamment orgueilleuse pour m’imaginer capable de combler toutes ses attentes ni tous ses besoins.
– Peut être qu’il voulait te protéger du qu’en dira-t-on.
Adèle éclate d’un rire jaune et forcé.
– Faire bonne figure devant les bigotes du voisinage, tu te doutes bien que je m’en suis toujours éperdument moquée. Si tu crois que les mines contrites qu’elles affichaient devant moi ou les bavardages sournois qu’elles entretenaient dans mon dos m’affectaient, tu te trompes.
Le ton est si hautain que Martha ne peut s’empêcher d’en être vexée.
– C’est surtout lui qui te trompait, avec la femme de Dassault.
– Mais qu’est-ce que ça me fait ? J’ai toujours pensé que la fidélité était un principe idiot de coincés hypocrites. La seule chose qui me fait souffrir, c’est qu’il ne m’ait pas estimée assez intelligente pour comprendre une situation qu’il n’a pas eu le courage de m’expliquer franchement. Ce qui me fait souffrir, c’est de l’avoir vu, lui, si lâche et qu’il m’ait cru, moi, si stupide.
Dans sa voix déformée par la colère, Adèle ne parvient pas à dissimuler tout à fait un sanglot qu’elle n’a pas senti venir.
– Qui veut du thé ? demande-t-elle subitement.
Sans attendre de réponse, elle se lève et se rend dans la cuisine où le vacarme de la bouilloire jetée sur le fourneau exprime de manière lointaine mais explicite son niveau d’énervement.
– Je pensais l’affaire classée, dit Georges.
– Elle l’était, répond Martha.
– Et alors ? Il y a du nouveau ? Papa est ressuscité ?
– Très drôle. C’est Dassault qui est revenu.
– Marcel Dassault ? Il était parti ?
– Non. Son fils.
– Ah oui ? Richard ? Après l’accident, son père l’avait envoyé dans le Nord, chez ses parents. Quel âge avait-il à l’époque ?
– Il devait avoir deux ans, à peine, puisqu’il était plus jeune que nous, qui en avions trois à la mort de papa.
– Moi, j’avais trois ans. Toi, tu étais plus âgée, ma petite vieille.
– Tu es tellement stupide.
– Je te rappelle que tu es née seize minutes avant moi.
– Parce que tu as toujours été un peu lent.
– Surtout parce que ton gros sac amniotique obstruait le passage.
– Bref, conclut Martha d’un air à la fois désolé et amusé. En tous cas, il a été élevé par sa grand-mère, a fait ses études à l’étranger et ne revenait pratiquement jamais. Et puis, il y a environ un an, le père Dassault a malencontreusement explosé alors qu’un des ingénieurs de l’usine était en train de lui présenter un nouveau modèle d’obus.
– Quel modèle ?
La question surprend Martha qui reste bouche bée.
– Est-ce que c’était un AP-9972 ? insiste Georges.
– Peut être bien. Pourquoi ?
– Simple curiosité.
Martha est si décontenancée qu’elle ne sait pas trop si elle doit reprendre son récit dont elle a du reste perdu le fil.
– Tu disais donc que Dassault avait explosé, dit Georges.
– Oui, explosé. Du coup, selon l’ancestrale tradition bourgeoise qui veut qu’une usine se transmette de père en fils, c’est Richard qui a pris les commandes et est venu s’installer en ville avec sa femme. Ils habitent la maison au bout de la rue.
– Et c’est ça qui perturbe maman ? Avoir pour voisin le fils de la maîtresse de son mari ?
– Non. Mais depuis son retour, une rumeur court selon laquelle Richard ne serait pas vraiment le fils de Marcel.
– De qui alors ?
– A ton avis ?
– Non !
– Si !
– Tu ne veux pas dire qu’il serait le fils de…
– C’est exactement ce qu’elle veut dire, déclare sèchement Adèle que ses enfants n’ont pas entendu revenir.
Elle pose son plateau sur la table basse d’un air plus maussade encore que celui qu’elle avait en quittant la pièce et commence à servir le thé. Georges et Martha échangent des haussements d’épaules, sans oser rompre le silence qui s’éternise, tandis qu’Adèle fait semblant de ne pas remarquer leurs simagrées.
– Ce ne sont que des rumeurs, dit finalement Martha.
– De toutes façons, explose Adèle, toi maintenant, tu es du côté des Dassault.
– Par pitié, s’énerve Martha en se prenant la tête entre les mains, tu ne vas pas recommencer avec ça !
– Tu as bien le droit d’avoir les amies que tu veux, mais ne me demande pas d’approuver tes choix.
Le climat, de plus en plus lourd, est en train de tourner à l’orage. Georges, resté prudemment depuis le début à l’écart d’une conversation qui lui a permis, par ailleurs, d’échapper de manière inespérée aux manifestations d’affection, compréhensibles, mais par trop envahissantes de sa mère, saisit l’occasion qui lui est donné de se soustraire à la compagnie de ses proches.
– Excusez-moi, dit-il en se levant, je ne suis pas encore très en forme et le voyage a été long. Je vais aller me reposer.
Soumis à une pression émotive inhabituelle, Georges, dont la douleur cérébrale n’a cessé de croître depuis le début de la journée, a l’impression que sa tête va finir par éclater s’il ne s’isole pas au plus vite. Après avoir pris soin de refermer la porte de sa chambre à clé, il sort de sa valise un petit flacon rempli d’un liquide translucide semblable à celui qu’il a injecté au soldat blessé que le capitaine Ordine se proposait de passer par les armes, ainsi qu’une boite en fer blanc contenant une seringue sur laquelle il vient fixer une aiguille. Avec des gestes fébriles, il remplit la seringue avant de la coincer entre ses dents, libérant ses mains pour remonter la manche de sa chemise et serrer un garrot autour de son biceps. Il plante alors l’aiguille dans l’une des veines saillantes pour y injecter le produit dont l’effet est immédiat. Alors que sa tête part en arrière, que ses yeux se révulsent et qu’un soupir remonte de sa poitrine en sifflant, son corps tout entier se détend et la seringue vide, que ses doigts ramollis ne retiennent plus, roule sur le tapis.
Passionné de chimie et de botanique, Georges Vallon avait, lors de sa dernière année à la faculté, élaboré une préparation susceptible de soulager la douleur des malades qui était, selon lui, insuffisamment prise en compte par la plupart des médecins ou futurs-médecins qu’il côtoyait, ceux-ci se souciant assez peu de la souffrance de leurs patients. Tirant de l’arnica, de la camomille et de la valériane, des principes actifs concentrés auxquels il associa, dans des proportions importantes, du latex de pavot, il réussit à mettre au point un antalgique puissant capable d’atténuer, sinon de faire disparaître, toutes douleurs en un temps réduit. Du moins en théorie car il ne lui était pas possible de l’expérimenter sur les malades qu’il avait l’occasion d’approcher sans courir le risque d’aggraver leur état, voire d’entraîner leur trépas. Ses recherches, qu’il ne souhaitait pas partager avec ses pairs, soit parce qu’ils affichaient des ambitions carriéristes à mille lieux de ses aspirations humanistes, soit parce qu’ils risquaient de revendre sa formule à quelques laboratoires pharmaceutiques plus soucieux de leur bilan comptable que du serment d’Hippocrate, restèrent donc en suspens, faute de pouvoir être validées expérimentalement. C’est alors que la guerre éclata, lui offrant un vivier de cobayes aussi inespéré qu’inépuisable. Il commença à tester son produit, en cachette, uniquement sur des soldats gravement blessés dont le pronostic vital était engagé de manière irrévocable, et observa que celui-ci offrait des résultats bien plus qu’encourageant. Puis, vint le jour où le blessé, ce fut lui. La douleur qu’il dut endurer dés sa sortie du coma était si vive, les médicaments prescrits par les médecins à ce point inutiles, qu’il n’hésita pas un instant à s’injecter son propre remède, ce qui lui permit de constater sa parfaite efficacité. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que, la drogue, agissant sur les manifestations de la douleur mais non sur sa cause qui, dans son cas ne pouvait disparaître qu’à la suite d’une très délicate opération du cerveau aux conséquences aussi périlleuses qu’incertaines, il allait devoir s’en injecter de manière répétée, au risque d’en devenir complètement dépendant. Ce qui ne manqua pas d’arriver.